n'en faites pas du moins la devise de votre vie; parce qu'il vous arriverait bientôt, de n'aimer plus aucune femme et de ne plus sentir le parfum des fleurs.
Vous n'en êtes point là, Dieu merci! vous aimez Désirée, vous la chantez encore, chantez-la toujours, et n'en chantez pas d'autres, maintenant qu'elle est à vous. On voit que vous l'aimez véritablement; car les vers que vous mettez dans sa bouche sont les plus charmants de votre dernier envoi; au lieu que dans ceux que vous m'avez envoyés sur une belle Espagnole, il y avait de l'affectation, des efforts, et point de feu véritable. Enfin, voulez-vous être un vrai poète, soyez un saint! et, quand votre coeur sera sanctifié, vous verrez comme votre cerveau vous inspirera.
Je suis très contente de l'envoi que vous me faites par M. Paul Gaymard.
Presque tout est bon, et il y a des choses vraiment belles.
Votre Sonnet est bien fait; votre Enfant endormi, votre Bouquet de violettes, etc., etc., sont de charmantes choses. Dans la lettre de Béranger à M. Ortolan, dont vous m'envoyez la copie, je vois bien qu'il est de mon avis, et qu'il ne voudrait pas que vous publiassiez un second volume, avant qu'un progrès remarquable se fût accompli en vous. Je veux demander à Béranger une entrevue dont vous serez le seul objet, et lui montrer votre nouveau recueil, afin qu'il m'aide à savoir si vous êtes dans cette bonne veine de progrès. Je n'ose m'en remettre à moi-même. Je ne fais pas de vers et crains d'être, quant à la forme, un mauvais juge. Il me fixera à cet égard, et, s'il approuve la publication, pendant que j'ai encore trois mois à passer ici, je m'en occuperai. Mais je n'ai pas tout ce que vous m'avez adressé d'après vos listes; j'ai lieu de penser qu'un paquet a été perdu. Dans notre petite ville du Berry, nous avons un buraliste fort négligent, et toutes nos lettres ne nous arrivent pas toujours. En outre, j'avais confié à M. Leroux plusieurs de vos feuillets, afin qu'il choisît une pièce qui conviendrait à la Revue indépendante. Il a choisi celle à Béranger, que vous avez dû voir imprimée avec la correction d'un ou deux mots que je me suis permis d'atténuer, les trouvant un peu boursouflés, et la suppression d'une ou deux strophes qui ne valaient pas les autres. En me rendant les manuscrits, bien qu'il m'eût promis de ne rien égarer, il en a, je crois, oublié une partie chez lui, et je crains de n'avoir pas le tout, ou d'en avoir laissé moi-même quelques feuillets à la campagne, dans mon secrétaire. Je ne retrouve pas une des pièces que j'aimais le mieux, des vers à propos d'une fête d'ouvriers, où vous parlez du Christ, etc. Ainsi faites-moi recopier par quelqu'un de vos amis, si vous n'avez pas le temps de le faire vous-même, tout ce que vous avez composé, avant et depuis l'envoi par M. Paul Gaymard. Cet envoi se compose de: le Muiron et la Belle-Poule, Catarina la folle, A Charles Ferrand, Vendredi saint, Torrents, Mathilde, le Pécheur du lac, Sonnet, Matinée en rade, Tableau, Ma pensée, Nuit en mer, le Forçat, Vers à M. Paul Gaymard, A madame N***, A Méry, Dèlire, Courdouan, Promenade sur mer, l'Avarice, l'Enfant endormi, Ressemblance, le Bal aux Anglais, Bouquet de violettes.
Envoyez-moi donc tout le reste, ce sera plus tôt fait que de nous consulter par lettres sur ce que j'ai et sur ce qui me manque. Faites-en un paquet, et mettez-le à la diligence, enveloppé de plusieurs papiers forts, et en le faisant enregistrer au bureau.
Bonsoir, mon cher Poncy; soyez heureux et courageux.
Je vous demande pour mon compte de faire souvent des vers sur votre métier, ce sont les plus originaux de votre plume. Vous y mettez un mélange de gaieté forte et de tristesse poétique que personne ne pourrait trouver, à moins d'être vous. Les trois ou quatre strophes de l'Épître à Béranger, où vous parlez de votre truelle, avec tant de naïveté et de philosophie, ont un tour robuste et frais qui vous constitue une individualité véritable. Ce sont aussi les strophes qu'on a remarquées et goûtées ici, où il y a tant de poètes, où l'on publie tant de milliards de vers par semaine; où l'on est si blasé, si ennuyé de poésie, si difficile et si moqueur; ici, où l'on a tout chanté, le ciel, la mer, l'amour, l'orage, la solitude, la rêverie, enfin tout ce que chantent les poètes, on ne connaît pas la poésie du peuple, et c'est la Revue indépendante qui a osé la découvrir un beau matin.
Si vous voulez n'être pas perdu dans la foule des écriveurs, ne mettez donc pas l'habit de tout le monde; mais paraissez dans la littérature avec ce plâtre aux mains qui vous distingue et qui nous intéresse, parce que vous savez le rendre plus noir que notre encre. Ceci est une pure question littéraire. Mais, je le répète, soyez homme du peuple jusqu'au fond du coeur, et, si vous vous préservez de la vanité et de la corruption des classes moyennes ou supérieures, comme on les appelle, tout ira bien. Autrement votre force ne s'étendra pas au delà d'un certain point et ne passera pas les limites du clocher.