Les grands poèmes épiques de nos pères ont été l'ouvrage de dix et de vingt années. Une religion n'est-elle pas toute la vie d'un homme? Leroux n'est qu'à la moitié de sa carrière. Il porte en lui, des solutions dont le coeur lui donne la certitude, mais dont la définition et la preuve pour les autres hommes demandent encore d'immenses travaux d'érudition, et des années de méditation. Quoi qu'il en soit, ces admirables fragments suffisent pour mettre un esprit droit et une bonne conscience dans la voie de la vérité. De plus, c'est la religion de la poésie. Si vous y mordez, vous ferez un jour la poésie de la religion.

Dites, et je vous enverrai tout ce qu'il a écrit. Vous vivrez là-dessus comme un bon estomac sur du bon pain de pur froment. La poésie ira son train, et vous réserverez, chaque semaine, une ou deux heures solennelles, où vous entrerez dans ce temple élevé à la vraie divinité.

Vous y associerez Désirée, doucement, sans la déranger de son culte, si elle est attachée au catholicisme. Son esprit fera une synthèse sans qu'elle sache ce que c'est qu'une synthèse, et un jour viendra où vous prierez ensemble sur le bord de cette mer où vous ne faites qu'aimer et chanter. Quand vous aurez une foi solide et éclairée à vous deux, vous verrez que l'âme de la plus simple femme vaut celle du plus grand poète, et qu'il n'est point de profondeurs ni de mystères, dans la science divine, pour les coeurs purs et les consciences paisibles.

C'est alors vraiment que vous évangéliserez vos frères les travailleurs, et que vous ferez d'eux d'autres hommes. Aspirez à ce rôle que vous avez commencé par votre intelligence et que vous ne finirez que par une haute vertu. Point de vertu sans certitude; point de certitude sans examen et sans méditation. Calmez votre jeune sang, et, sans refroidir votre imagination, portez-la vers le ciel, sa patrie! Les merveilles de la terre qui agitent votre curiosité, les voyages lointains qui tentent votre inquiétude, ne vous apprendront rien de ce qui peut vous grandir. Croyez-moi, moi qui ai voyagé comme cet homme dont le poète a dit:

Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.

Bonsoir, mon enfant; le matin arrive. Je vais me reposer. Embrassez pour moi Désirée et dites-lui qu'elle me rendra heureuse de donner à son enfant le nom de l'un des miens.

Répondez-moi et surtout n'affranchissez pas vos lettres; vous me feriez de la peine. Laissez-moi affranchir les miennes quand j'y pense, et ne les montrez pas, si ce n'est à Désirée.

CCXXIV

A MADAME CLAIRE BRUNNE. A PARIS

Nohant, 18 mai 1843.