Au diable! je ne sais plus ce que vous voulez de moi, et je vous supplie de n'en rien vouloir du tout, vous me rendrez service; car, si le journal doit exister sans moi d'après vos principes, pourquoi me fait-il le sacrifice incroyable de se laisser imposer un rédacteur?

Je crois, Dieu me damne, que vous faites de la diplomatie avec moi? Moi, je ne saurais jamais et je ne voudrais jamais en faire avec vous. Je demande donc, avant de passer outré, l'explication de ce reproche amer, malgré le miel dont vous le couvrez.

Quel diable de journal allons-nous faire, si vous pensez d'une façon et que je pense d'une autre, si vous me suiviez à regret, en disant qu'il l'a bien fallu?

Dans tout cela, je ne vous conçois pas, je vous trouve irrésolus, enfants, et injustes au dernier point. Vous n'avez eu ni le courage de m'accepter, ni celui de me repousser. J'aurais voulu franchement l'un ou l'autre, et mon amitié, aussi bien que mon estime pour vous, eût grandi dans un cas comme dans l'autre.

Ravisez-vous donc, s'il en est temps; prenez le rédacteur que vous préférez, faites-vous imprimer, ou à Guéret, si vous vous entendez avec M. Legrand, ou à Orléans, comme vous avez toujours cru pouvoir le faire, et ne me faites aucune concession. Je n'en veux pas, je n'en ai pas besoin pour rester votre ami et votre collaborateur. Si vous êtes dans un système politique, comme vous le pensez, si vous vous rattachez à un parti existant, si vous avez foi à ce parti et à ce système, quel si grand besoin avez-vous de moi? Deux ou trois feuilletons suffiront pour vous attirer quelques abonnés de plus, et c'est tout ce que je me préparais à faire.

Est-ce que, dans la lettre que Leroux vous a remise, je vous imposais quoi que ce soit? est-ce que Leroux a pu vous parler d'autre chose que de la possibilité d'un plus ou d'un moins d'adhésions et de concours de ma part? Fleury dit qu'il vous a fait entendre… Je crois que vous entendez peu quand vous avez l'esprit prévenu,

Voilà que je te donne un galop, mon Planet; ça ne m'empêche pas de t'aimer tendrement, et les autres aussi. Mais vous me suspectez, vous me tiraillez, vous m'accusez, il faut bien que je me défende, chaudement, comme je sens.

Quoi qu'il arrive, je ne pourrai pas faire grand'chose avant le 15 ou le 20 mai. Il faut que je donne un roman à Véron fin d'avril, ou que je paye un dédit de dix mille francs. Il faut que je reste jusqu'au 15 mai pour le conseil de révision de Maurice.

J'ai des affaires à ne savoir où donner de la tête. Je ne dors pas cinq heures, et vous m'avez ôté, avec vos chicanes, l'enthousiasme qui fait des miracles. Je t'embrasse et je t'aime.

GEORGE SAND.