Quand j'ai su que vous renonciez à cette entreprise frauduleuse, j'ai gardé le silence, quoique je fusse parfaitement renseignée. Je vous engage donc à ne pas abuser de ma générosité, en répandant sur mon compte des faits contraires à la vérité.
Je ne comprends pas quel peut être votre but. Mais, quel qu'il soit, soyez assuré que je me tiens sur mes gardes et que, si vous veniez à tromper le public en vous servant de mon nom, je vous ferais donner à l'instant, par tous les organes de la publicité, un démenti qui vous serait à la fois honteux et préjudiciable. Je n'ai d'autre raison de vous ménager que la répugnance naturelle que j'éprouve à commettre un acte d'hostilité et à punir un mauvais procédé. Je vous prie donc de m'épargner cette pénible tâche et de ne pas m'en faire une nécessité.
GEORGE SAND.
CCL.
A M. CHARLES PONCY, A TOULON
Nohant, 12 septembre 1845.
Ne me croyez donc jamais fâchée contre vous, mes chers enfants. Que je sois malade ou occupée au delà de mes forces, que je vous écrive ou non, ma tendresse vous est à jamais acquise à tous les trois; car vous êtes trois maintenant, et vous ne faites qu'un pour moi. Non, certes, je n'ai pas été mécontente des chansons. Elles me paraissent en bonne voie, et, quand il y en aura un volume, nous songerons à l'imprimer. Je suis toujours tout à votre service et, si je suis mortellement paresseuse pour écrire des lettres, je ne le serai pas dès qu'il sera question d'agir pour vous. Ainsi, comptez toujours sur moi, qui vous suis dévouée à toute heure. Prenez, quand je n'écris pas, que je dors; mais, comme l'âme ne dort jamais, je suis toujours prête à me lever et à courir pour vous. Que je vous dise d'abord ce qui concerne les petites affaires.
Je me suis adressée à plusieurs journaux pour avoir de l'ouvrage. Je n'ai réussi à rien; sans quoi, je vous eusse écrit tout de suite. Les journaux sont encombrés et ne demandent que des romans. L'Éclaireur de l'Indre, auquel j'espérais pouvoir vous assurer quelques articles tous les ans, n'a pas le moyen de payer sa rédaction, et il est certain que j'ai toujours travaillé pour lui gratis. C'est en suivant la voie déjà suivie, en vous assurant des souscripteurs et en faisant imprimer, au moins de frais possible, par mon intermédiaire, que vous trouverez quelque profit dans votre plume. J'espère maintenant qu'avec, l'imprimerie de M. Pierre Leroux, qui fonctionne à Boussac, je pourrai vous faire avoir l'impression à bas prix, et ce sera autant de gagné. Enfin, rassemblez avec soin vos chansons, vos vers quelconques, et, pour changer un peu, pour réveiller l'appétit de vos souscripteurs, il faudrait tâcher d'avoir une préface de Béranger, ou d'Eugène Sue. Je crois que ce dernier ne vous refuserait pas. Je me joindrai à vous pour l'obtenir. Enfin, pour en finir avec les affaires, j'ai un peu d'argent en ce moment. Si vous avez quelque souci, quelque souffrance, adressez-vous à moi, mon cher enfant. Je serai heureuse de les faire cesser, et, si vous y mettiez de l'orgueil, vous auriez grand tort. Ce ne serait agir ni en fils avec moi, ni en père envers votre Solange, qui ne doit pas languir et pâtir quand elle a quelque part une grand'mère tout heureuse de lui tendre les bras.
J'ai vu à Paris, cet hiver, M. Ortolan, avec qui j'ai beaucoup parlé de vous, et qui a eu occasion de rendre à un de mes amis un important service à ma requête. Il y a mis une grande bonté. Si vous lui écriviez quelquefois, dites-lui que je m'en souviens et que je ne l'oublierai jamais.
J'ai été bien tentée cet été de vous dire de venir me voir à Nohant. Si je ne l'ai pas fait, c'est pour des raisons que je ne peux vous écrire, raisons un peu bizarres, et pourtant très simples et très naïves, mais qui demanderaient de longues explications. Je vous les dirai confidentiellement et fraternellement quand nous nous verrons; car nous nous verrons, à coup sûr. Ces raisons s'effacent et s'éloignent: elles ne sont pas de mon fait ni du vôtre; nous y sommes étrangers, nous n'y pouvons rien. Mais elles disparaissent et disparaîtront par la force du temps et des choses. Ne soyez nullement intrigué et ne cherchez pas à deviner. Vous ne trouveriez pas; car les choses les plus simples et les plus niaises sont celles dont on s'avise le moins quand on les commente, et souvent ce que l'on découvre après bien des efforts d'imagination est tel, qu'on en rit et qu'on se dit: «Ce n'était pas la peine de tant chercher.» Ces raisons-là n'ont eu de gravité que pour moi, puisqu'elles m'ont privé souvent, à propos d'anciens et de nouveaux amis des deux sexes, d'user d'une légitime et sainte liberté Mais qui peut dire qu'il a vécu sans faire des sacrifices? celui-là n'aurait pas de coeur qui n'aurait pas su les accepter. J'espère que, l'année prochaine, si vous avez quelque moment de vacances, je pourrai vous dire: «Venez voir votre mère!» Que ne puis-je mieux faire et vous dire: «Je cours, je voyage, je pars et je vais de votre côté, pour vous voir, pour serrer dans mes bras votre femme et votre enfant!» Mais je ne voyage plus, quoique ce soit fort dans mes goûts, et vous pensez bien qu'il y a aussi à cela quelque raison.