Je crois qu'il faudrait, pour obvier à tous ces inconvénients, convenir de deux choses: c'est que je vous confesserai ici les principales hardiesses qui me passent par l'esprit et que vous m'autoriserez à écrire, dans ma liberté, sans trop vous soucier que je fasse quelque sottise de détail. Je ne sais pas bien jusqu'à quel point les gens du monde vous en rendraient responsable et je crois, d'ailleurs, que vous vous souciez fort peu des gens du monde. Mais j'ai pour vous tant d'affection profonde, je me sens recommandée par une telle confiance, que, lors même que je serais certaine de n'avoir pas tort, je me soumettrais encore pour mériter de vous une poignée de main.
Pour vous dire en un mot toutes mes hardiesses, elles tiendraient à réclamer le divorce dans le mariage. J'a beau chercher le remède aux injustices sanglantes, aux misères sans fin, aux passions souvent sans remède qui troublent l'union des sexes, je n'y vois que la liberté de rompre et de reformer l'union conjugale. Je ne serais pas d'avis qu'on dût le faire à la légère et sans des raisons moindres que celles dont on appuie la séparation légale aujourd'hui en vigueur.
Bien que, pour ma part, j'aimasse mieux passer le reste de ma vie dans un cachot que de me remarier, je sais ailleurs des affections si durables, si impérieuses, que je ne vois rien dans l'ancienne loi civile et religieuse qui puisse y mettre un frein solide. Sans compter que ces affections deviennent plus fortes et plus dignes d'intérêt à mesure que l'intelligence humaine s'élève et s'épure.
Il est certain que, dans le passé, elles n'ont pu être enchaînées, et l'ordre social en a été troublé. Ce désordre n'a rien prouvé contre la loi, tant qu'il a été provoqué par le vice et la corruption. Mais des âmes fortes, de grands caractères, des coeurs pleins de foi et de bonté out été dominés par des passions qui semblaient descendre du ciel même. Que répondre à cela? Et comment écrire sur les femmes sans débattre une question qu'elles posent en première ligne et qui occupe, dans leur vie, la première place?
Croyez-moi, je le sais mieux que vous, et qu'une seule fois le disciple ose dire:
«Maître, il y a par là des sentiers où vous n'avez point passé, des abîmes où mon oeil a plongé. Vous avez vécu avec les anges; moi, j'ai vécu avec les hommes et les femmes. Je sais combien on souffre, combien on pèche, combien on a besoin d'une règle qui rende la vertu possible.»
Fiez-vous à moi, personne ne chercherait avec plus de désir de la trouver, avec plus de respect pour la vertu, avec moins de personnalité; car je n'essayerai jamais de pallier mes fautes passées, et mon âge me permet d'envisager avec calme les orages qui palpitent et meurent à mon horizon.
Répondez-moi un mot. Si vous me défendez d'aller plus avant, je terminerai les Lettres à Marcie où elles en sont, et je ferai toute autre chose que vous me commanderez. Je puis me taire sur bien des points et ne me crois pas appelée à rénover le monde.
Adieu, père et ami; personne ne vous aime et ne vous respecte plus que moi.