Vous n'avez pas d'idée de tous les rêves que je fais dans mes courses au' soleil. Je me figure être aux beaux jours de la Grèce. Dans cet heureux pays que j'habite, on fait souvent deux lieues sans rencontrer une face humaine. Les troupeaux restent seuls dans les pâturages bien clos de haies magnifiques. L'illusion peut donc durer longtemps. C'est-un de mes grands amusements, quand je me promène un peu au loin dans des sentiers que je ne connais pas, de m'imaginer que je parcours un autre pays avec lequel je trouve de l'analogie. Je me souviens d'avoir erré dans les Alpes et de m'être crue en Amérique durant des heures entières. Maintenant, je me figure l'Arcadie en Berry. Il n'est pas une prairie, pas un bouquet d'arbres qui, sous un si beau soleil, ne me semble arcadien tout à fait.
Je vous enseigne tous mes secrets de bonheur. Si quelque jour (ce que je ne vous souhaite pas et ce à quoi je ne crois pas pour vous) vous êtes seule, vous vous souviendrez de mes «promenades» esséniennes. Peut-être trouverez-vous qu'il vaut mieux s'amuser à cela qu'à se brûler la cervelle, comme j'ai été souvent tentée de le faire en entrant au désert. Avez-vous de la force physique? C'est un grand point.
Malgré cela, j'ai des accès de spleen, n'en doutez pas; mais je résiste et je prie. Il y a manière de prier. Prier est une chose difficile, importante: C'est la fin de l'homme moral. Vous ne pouvez pas prier, vous. Je vous en défie, et, si vous prétendiez que vous le pouvez, je ne vous croirais pas. Mais j'en suis au premier degré, au plus faible, au plus imparfait, au plus misérable échelon de l'escalier de Jacob; Aussi je prie rarement et fort mal. Mais, si peu et si mal que ce soit; je sens un avant-goût d'extases infinies et de ravissements semblables à ceux de mon enfance quand je croyais voir la Vierge, comme une tache blanche, dans un soleil qui passait au-dessus de moi. Maintenant, je n'ai que des visions d'étoiles; mais je commence à faire des rêves singuliers.
A propos, savez-vous le nom de toutes les étoiles de notre hémisphère? Vous devriez bien apprendre l'astronomie pour me faire comprendre une foule de choses que je ne peux pas transporter de notre sphère à la voûte de l'immensité. Je parie que vous la savez à merveille, ou que, si vous voulez, vous la saurez dans huit jours.
Je suis désespérée du manque total d'intelligence que je découvre en moi pour une foule de choses, et précisément pour des choses que je meurs d'envie d'apprendre. Je suis venue à bout de bien connaître la carte céleste sans avoir recours à la sphère. Mais, quand je porte les yeux sur cette malheureuse boule peinte, et que je veux bien m'expliquer le grand mécanisme universel, je n'y comprends plus goutte. Je ne sais que des noms d'étoiles et de constellations. C'est toujours une très bonne chose pour le sens poétique.
On apprend à comprendre la beauté des astres par la comparaison. Aucune étoile ne ressemble à une autre quand on y fait bien attention. Je ne m'étais jamais doutée de cela avant cet été. Regardez, pour vous en convaincre, Antarès au sud, de neuf à dix heures du soir, et comparez-le avec Arcturus, que vous connaissez. Comparez Vega si blanche, si tranquille, toute la nuit, avec la Chèvre, qui s'élance dans le ciel vers minuit et qui est rouge, étincelante, brûlante en quelque sorte. A propos d'Antarès, qui est le coeur du Scorpion, regardez la courbe gracieuse de cette constellation; il y a de quoi se prosterner. Regardez aussi, si vous avez de bons yeux, la blancheur des Pléiades et la délicatesse de leur petit groupe au point du jour, et précisément au beau milieu de l'aube naissante. Vous connaissez tout cela; mais peut-être n'y avez-vous pas fait depuis longtemps une attention particulière. Je voudrais mettre un plaisir de plus dans votre heureuse vie. Vous voyez que je ne suis point avare de mes découvertes. C'est que Dieu est le maître de mes trésors.
Écrivez-moi toujours à la Châtre, poste restante. On me fera passer vos lettres à Bourges. Hélas! je quitte les nuits étoilées, et les prés de l'Arcadie. Plaignez-moi, et aimez-moi. Je vous embrasse de coeur tous deux et je salue respectueusement l'illustre docteur Ratissimo.
Vous m'avez fait de vous un portrait dont je n'avais pas besoin. En ce qu'il a de trop modeste, je sais mieux que vous à quoi m'en tenir. En ce qu'il a de vrai, ne sais-je pas votre vie, sans que personne me l'ait racontée? La fin n'explique-t-elle pas les antécédents? Oui, vous êtes une grande âme, un noble caractère et un bon coeur; c'est plus que tout le reste, c'est rare au dernier point, bien que tout le monde y prétende.
Plus j'avance en âge, plus je me prosterne devant la bonté, parce que je vois que c'est le bienfait dont Dieu nous est le plus avare. Là où il n'y a pas d'intelligence, ce qu'on appelle bonté est tout bonnement ineptie. Là où il n'y a pas de force, cette prétendue bonté est apathie. Là où il y a force et lumière, la bonté est presque introuvable; parce que l'expérience et l'observation ont fait naître la méfiance et la haine. Les âmes vouées aux plus nobles principes sont souvent les plus rudes et les plus âcres, parce qu'elles sont devenues malades à force de déceptions. On les estime, on les admire encore, mais on ne peut plus les aimer. Avoir été malheureux, sans cesser d'être intelligent et bon, fait supposer une organisation bien puissante, et ce sont celles-là que je cherche et que j'embrasse.
J'ai des grands hommes plein le dos (passez-moi l'expression). Je voudrais les voir tous dans Plutarque. Là, ils ne me font pas souffrir du côté humain. Qu'on les taille en marbre, qu'on les coule en bronze, et qu'on n'en parle plus. Tant qu'ils vivent, ils sont méchants, persécutants, fantasques, despotiques, amers, soupçonneux. Ils confondent dans le même mépris orgueilleux les boucs et les brebis. Ils sont pires à leurs amis qu'à leurs ennemis. Dieu nous en garde! Restez bonne, bête même si vous voulez. Franz pourra vous dire que je ne trouve jamais les gens que j'aime assez niais à mon gré. Que de fois je lui ai reproché d'avoir trop d'esprit! Heureusement que ce trop n'est pas grand'chose, et que je puis l'aimer beaucoup.