Votre santé ne souffre-t-elle pas de cette vie d'émotions et de triomphes? Moi qui ai la fibre épaisse, je vous envie bien vos joies et les mélodies qui vous inondent (style Prudhomme)! Mais je n'ai pas le son et je suis forcée de m'en tenir aux mélodies des crapauds de mon jardin, qui, depuis dix nuits, font entendre, ma foi! de très jolies petites notes pour des notes de province. Du reste, vous ne trouverez pas une allumette dérangée à votre chambre. Nohant et la famille Piffoël sont ce qu'il y a de plus inamovible dans la société humaine, et de plus immuable, après Dieu et M. Schoelcher, dans le système de l'univers.
Bonsoir, bonne et chère Mirabella. Si vous avez l'occasion de tirer la lourde oreille du ragazzo di… rosa[3], vous me ferez plaisir. J'embrasse le maestro et vous de toute mon âme.
G.
[1] Directeur du théâtre de la Porte Saint-Martin.
[2] La femme de chambre de madame d'Agoult s'appelait mademoiselle
Chevreuil.
[3] Hermann, l'élève de Liszt.
CLXXII
A M. CALAMATTA, A PARIS
Nohant, mai 1837.
Cher Calamatta,
La commission dont vous me chargez auprès de Marie est très pénible. Avant de la faire, je me permettrai de vous donner le conseil que vous me demandez. C'est de ne pas prendre en mauvaise part ce qu'elle a fait. Je ne lui en ai pas demandé l'explication et je ne la lui demanderai que si vous m'y forcez. Mais il me semble que le petit présent qu'elle vous a fait vous blesse principalement, parce que vous lui attribuez, à votre égard, une autre manière de sentir que la véritable.
Je ne comprends pas vos mots de curva, et d'abbassarsi al mio livello. Ces mots ne sont pas faits pour elle, soyez-en certain. Une personne qui a sacrifié toutes les vanités du monde, par amour pour un artiste, ne peut pas placer dans sa pensée les artistes au-dessous d'elle. Ce que vous m'écrivez fait un tel contraste avec ce qu'elle m'a dit de vous, en arrivant de Paris (où elle vous a beaucoup vu), que votre lettre m'a causé un profond chagrin. Sachant combien j'ai d'estime et d'amitié pour vous, elle s'est plu à me dire combien vous lui êtes sympathique, non seulement à cause de votre admirable talent, mais encore pour votre coeur et votre noble caractère.