A M. DUTEIL, A PÉRIGUEUX

Nohant, 30 septembre 1837.

Mon Boutarin,

Que deviens-tu? Quand reviens-tu? Crois-tu que je puisse vivre sans toi longtemps? Illusion, mon aimable ami! Je crie comme un aigle, depuis que je suis privée de toi. Que veux-tu que je devienne quand j'ai le spleen (et Dieu sait si je l'ai souvent!)? Quand j'ai envie de rire, à qui veux-tu que je dise des bêtises qui soient appréciées?

La race humaine peut-elle jurer, comme moi, dans la colère? peut-elle abdiquer, comme moi, jusqu'à la dernière parcelle d'intelligence, dans la belle humeur? Toi seul, toi et Rollinat, qui ne faites qu'un pour moi, pouvez m'aider à porter ce fardeau de moi-même, insupportable à moi et aux autres. Et Rollinat qui n'est pas là non plus! Il arrive du Havre et repart pour Vienne, conduire sa soeur Juliette, qui va être gouvernante je ne sais dans quel pays sarmate autant qu'inconnu. Je n'ai pas seulement pu le voir. J'arrive… Devine d'où? De la frontière d'Espagne!

Ah! il s'est passé bien des choses depuis que nous nous sommes quittés. D'abord, je m'en allais voir ma mère, qui était très malade, comme tu sais. Je la trouve dans un état déplorable, et, comme elle était un peu économe, livrée à une misère volontaire, à côté d'une tirelire pleine d'or, je la tire de là, malgré elle. Je la soigne, je l'entoure de tout le bien-être possible; mais il était trop tard. Elle avait une maladie de foie incurable. La pauvre chère femme a été si bonne et si tendre pour moi au moment de mourir, que sa perte m'a causé une douleur tout à fait excédant mes prévisions.

Pendant qu'elle agonisait, j'apprends que Dudevant part pour Nohant, afin de m'enlever Maurice. Je fais atteler en poste mon cabriolet, que j'avais amené à Fontainebleau, et j'envoie Mallefille chercher mon fils. Dudevant ne paraît pas en Berry. C'était une fausse alerte, une menace en l'air. Je me rassure.

Pour reposer Maurice autant que pour surveiller mes affaires à Paris, je passais la moitié du temps à Fontainebleau, où nous étions enfermés tête à tête, Maurice et moi, dans une chambre d'auberge, ne cessant de travailler que pour faire un tour à cheval dans la forêt, et l'autre moitié à Paris, où je ne m'amusais guère. Enfin, le 16, je prenais la voiture à Fontainebleau avec Maurice pour revenir à Nohant, lorsque je reçois une lettre de Marie-Louise[1], qui m'annonce que mon mari est venu enlever ma fille de force, malgré les cris déchirants de la petite, malgré la résistance de la gouvernante, et l'a emmenée on ne sait où.

Juge de la colère et de l'inquiétude!

Je cours à Paris. Je braque le télégraphe. J'invoque la police. Je fais rendre une ordonnance. Je cours chez les ministres, je fais le diable, je me mets en règle, et je pars pour Nérac, où j'arrive un beau matin, après trois jours et trois nuits de chaise de poste, accompagnée de Mallefille, d'un domestique et d'un clerc de Genestal. Je tombe chez le sous-préfet, le baron Haussmann, beau-frère d'Artaud et, de plus, un charmant garçon. Le procureur du roi me donne, en faisant un peu la grimace, un réquisitoire. L'officier de gendarmerie, plus humain, consent à m'accompagner avec son maréchal-de-logis et deux adorables simples gendarmes. Je demande un huissier pour faire sommation d'ouvrir les portes en cas de résistance.