Merci donc, mille fois merci, mes chers et bons enfants, des bonnes choses que vous me dites de vous-mêmes. Je vous remercie de vous aimer comme vous le faites. Je vous remercie d'être heureux, et je vous remercie de me le dire. Vous savez que, de tous les biens que vous me souhaitez sans cesse, celui-là est le plus grand que vous puissiez me faire.—Il est bien possible que j'aille vous rejoindre quelque jour en Italie. Cependant ce voyage, que j'avais arrangé pour le printemps prochain, me paraît moins certain maintenant quant à la date. Mon procès avec mes éditeurs, que je voudrais terminer auparavant, est porté au rôle pour le mois de juillet ou d'août. Si je suis forcée de m'en occuper, je ne pourrai passer les monts qu'en automne. Une fois en Italie, j'y veux rester au moins deux ans pour les études de Maurice, qui s'adonne définitivement à la peinture et qui aura besoin de séjourner à Rome.

En attendant, il travaille ici avec le frère de Mercier[1], qui est un assez laborieux maître de dessin et ne manquant pas de talent. Mallefille, qui a la bonté de donner des leçons d'histoire et de philosophie au susdit mioche, se tire très bien de son préceptorat provisoire. Maurice s'est assez fortifié. Il a un petit cheval très comique et fait des lancers épouvantables avec Mallefille, qui est devenu un assez bon écuyer, domptant Bignat, lequel Bignat je ne monte plus, parce qu'il est devenu terrible. Il a doublé de volume, de force et d'ardeur depuis qu'il n'a plus le bonheur de porter la princesse. La douleur de son départ l'a jeté dans une telle exaspération, qu'il désarçonne tous ses cavaliers.

A propos de Bignat, j'ai fait à Mallefille, de votre part, les plus sérieux reproches. Il s'accuse grandement et vous écrira demain. Par ces détails, vous pourrez voir, chers Fellows, que mon intérieur n'a rien de bien intéressant à offrir à votre attention. Il est paisible et laborieux. J'entasse romans sur nouvelles et Buloz sur Bonnaire; Mallefille entasse drames sur romans, Pélion sur Ossa; Mercier, tableaux sur tableaux; Tempète[2], bêtises sur bêtises; Maurice, caricatures sur caricatures, et Solange, cuisses de poulet sur fausses notes. Voilà la vie héroïque et fantastique qu'on mène à Nohant.

Nous n'avons ni lago di Como, ni Barchou, ni jeunes filles chantant la polenta, ni sublimes accords du maestro, ni cathédrale de Milan, ni princesse, ni déesse; mais nous avons la mèche de Rollinat, les refrains rococo de Boutarin[3], le nez du Gaulois[4], les sabots du Malgache[5], le souvenir de Lasnier, les lettres de maître Emmanuel[6], l'avocat, et la barbe de Mallefille, qui a sept pieds de long. Tout cela fait une jolie constellation.

[1] Mercier, statuaire, l'auteur du médaillon de George Sand.
[2] Mademoiselle Rollinat.
[3] Duteil.
[4] Fleury.
[5] J. Neraud.
[6] Arago.

CLXXXII

AU MAJOR ADOLPHE PICTET, A GENÈVE

Paris, octobre 1838.

Cher major,

Votre conte[1] est un petit chef-d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est parce que nulle part je ne me suis sentie aussi finement tancée et aussi affectueusement comprise; mais nulle part il ne me semble avoir été jugée avec tant de sagesse et louée avec tant de charme.