Je vous aime tous deux et vous embrasse de toute mon âme; Adieu encore, écrivez-moi.

CLXXXVI

A LA MÊME

Palma de Mallorca, 14 décembre 1838.

Chère amie,

Vous devez me trouver bien paresseuse. Moi, je me plaindrais aussi de la rareté de vos lettres, si je ne savais comment vont les choses ici. Vous ne vous en doutez guère, vous autres! Ce bon Manoël, qui se figurait qu'en sept jours on pouvait correspondre avec Paris!

D'abord, sachez que le bateau à vapeur de Palma à Barcelone a pour principal objet le commerce des cochons. Les passagers sont en seconde ligne. Le courrier ne compte pas. Qu'importe aux Mayorquins les nouvelles de la politique ou des beaux-arts? le cochon est la grande, la seule affaire de leur vie. Le paquebot est censé partir toutes les semaines; mais il ne part en réalité que quand le temps est parfaitement serein et la mer unie comme une glace. Le plus léger coup de vent le fait rentrer au port, même lorsqu'on est à moitié route. Pourquoi? Ce n'est pas que le bateau ne soit bon et la navigation sûre. C'est que le cochon a l'estomac délicat, il craint le mal de mer. Or, si un cochon meurt en route, l'équipage est en deuil, et donne au diable journaux, passagers, lettres, paquets et le reste. Voilà donc plus de quinze jours que le bateau est dans le port; peut-être partira-t-il demain! voilà vingt-cinq jours et plus que Spiridion voyage; mais j'ignore si Buloz l'a reçu. J'ignore s'il le recevra.

Il y a encore d'autres raisons de retard que je ne vous dis pas, parce que toute réflexion sur la poste et les affaires du pays sont au moins inutiles. Vous pouvez les pressentir et les dire à Buloz. Je vous prie même de lui faire parler à ce sujet; car il doit être dans les transes, dans la terreur, dans le désespoir! Spiridion doit être interrompu depuis un siècle; à cela je ne puis rien. J'ai pesté contre le pays, contre le temps, contre la coutume, contre les cochons. J'ai un peu pesté contre ce cher Manoël, qui m'a dépeint ce pays comme si libre, si abordable, si hospitalier. Mais à quoi bon les plaintes et les murmures contre les ennemis naturels et inévitables de la vie? Ici, c'est une chose; là, une autre; partout, il y a à souffrir.

Ce qu'il y a de vraiment beau ici, c'est le pays, le ciel, les montagnes, la bonne santé de Maurice, et le radoucissement de Solange. Le bon Chopin n'est pas aussi brillant de santé. Son piano lui manque beaucoup. Nous en avons enfin reçu des nouvelles aujourd'hui. Il est parti de Marseille, et nous l'aurons peut-être dans une quinzaine de jours. Mon Dieu, que la vie physique est rude, difficile et misérable ici! c'est au delà de ce qu'on peut imaginer.

J'ai, par un coup du sort, trouvé à acheter un mobilier propre, charmant pour le pays, mais dont un paysan de chez nous ne voudrait pas. Il a fallu se donner des peines inouïes pour avoir un poèle, du bois, du linge, que sais-je? depuis un mois, que je me crois installée, je suis toujours à la veille de l'être. Ici, une charrette met cinq heures pour faire trois lieues; jugez du reste! Il faut deux, mois pour confectionner une paire de pincettes. Il n'y a pas d'exagération dans ce que je vous dis. Devinez, sur ce pays, tout ce que je ne vous dis pas! Moi, je m'en moque; mais j'en ai un peu souffert, dans la crainte de voir mes enfants en souffrir beaucoup.