Il y avait des endroits de Paris où il était dangereux de circuler, ces messieurs assassinant à droite et à gauche pour le plaisir de se refaire la main. Chopin, qui ne veut rien croire, a fini par en avoir la preuve et la certitude.
Madame Marliani est de retour. J'ai dîné chez elle avant-hier avec l'abbé de Lamennais. Hier, Leroux a dîné ici. Chopin t'embrasse mille fois. Il est toujours qui qui qui mè mè mè; Rollinat fume comme un bateau à vapeur. Solange a été sage pendant deux ou trois jours; mais, hier, elle a eu un accès de fureur. Ce sont les Reboul, des voisins anglais; gens et chiens, qui l'hébètent. Je les vois partir avec joie. Mais je crois bien que je serai forcée de la mettre en pension si elle ne veut pas travailler. Elle me ruine en maîtres qui ne servent à rien.
Bonjour, mon enfant; écris-moi bien souvent. Je ne suis pas habituée à me passer de toi, j'ai besoin de recevoir de tes nouvelles. Nous t'embrassons tous; moi, je te presse mille fois contre mon coeur.
Je suis contente de mes nouveaux domestiques, surtout du garçon, qui est un excellent sujet. Mais j'ai tant de guignon, que je vais le perdre: il est conscrit et on l'appelle à son poste.
CCIII
AU MÊME, A GUILLERY, PRÈS NÉRAC.
Paris, 20 septembre 1840
Mon enfant,
J'ai reçu ta seconde lettre de Guillery. Je suis heureuse d'apprendre que tu te portes bien et que tu t'amuses. Ne sois pas imprudent avec ton petit cheval; songe que tu n'es pas encore un bien fameux cavalier, et ne galope pas trop fort dans les sables. Il y a quelquefois en travers des sentiers, des racines qu'on ne peut pas voir et dans lesquelles les chevaux se prennent les pieds. Alors le meilleur cheval peut s'abattre et vous lancer en avant, comme Emmanuel, qui a fait, devant toi, une si dure cabriole. Mon pauvre père a été tué comme cela. Je sais bien que, si on pensait à tous ces accidents qui peuvent arriver, on ne ferait jamais rien et qu'on serait d'une poltronnerie stupide. Mais il y a une dose de prudence et de bon sens qui se concilie très bien avec la hardiesse et le plaisir. Tu sais mon système là-dessus. Je suis très brave et je ne me fais jamais de mal; c'est une habitude à prendre. Tout cela, c'est pour te dire de tenir toujours bien ton cheval en main, de ne pas te porter en avant quand tu galopes. Le poids du corps du cavalier en arrière donne de la force et de l'attention aux jarrets du cheval, et de la liberté à ses épaules. Enfin, il faut multiplier les points de contact, comme dit cet admirable M. Génot.
Nous allons toujours au manège, Solange et moi, et Calamatta, qui est de retour, y a fait sa rentrée avec éclat sur ce joli cheval rouge que tu as monté quelquefois. Je monte de temps en temps Sylvio, le grand cheval qui, sauf ton respect, faisait un jour des bruits étranges quand M. Latry[1] le talonnait. Il est bête comme une oie et dur comme un chien; mais il obéit bien à l'éperon et s'enlève avec beaucoup de force et d'aplomb. Je l'aime assez, quoiqu'il m'écorche un peu le jarret. Il y a maintenant un amour de cheval, fin, léger, ardent, toujours dansant, ne ruant jamais. C'est ma passion, et M. Latry trouve que je l'avantage très bien. Solange n'ose pas encore le monter, mais cela viendra. Elle s'escrime sur la Légère et sur Diavolo.