La grosse est fort sage à la pension, à ce qu'on dit. Je ne m'en aperçois guère à la maison. Elle se porte bien toujours. Dieu veuille qu'elle devienne un peu moins hérisson en grandissant! Quand je vois Léontine, qui n'était pas commode, douce et bonne comme elle l'est à présent, j'espère que Solange tournera de même quelque jour.

Si je ne vais pas à Nohant cette année, il faudra que tu boives le bourgogne de ma cave, voilà tout le remède que j'y vois. Je voudrais pourtant y aller; car j'ai de Paris plein le dos. Si on nous fortifie surtout, nous allons tourner à l'imbécillité et à l'abrutissement le plus odieux. Apprêtons-nous à payer de jolis impôts, à perdre le bois de Boulogne, à voir les républicains du National donner la main aux culottes de peau de l'Empire. Tout, cela est ignoble et révoltant. Cela s'est fait au milieu de telles intrigues, qu'on ne comprend plus rien à ce malheureux pays. Le peuple souffre de plus en plus, et la débauche des riches va son train.

Il faut voir les théâtres regorger de prostituées dansant le cancan avec cette noble population bourgeoise qui se laisse insulter par le monde entier, qui souffre les trahisons de son gouvernement infâme, et qui cuve son vin et sa honte sur les marches des mauvais lieux. Si le peuple ne s'endort pas sous le fardeau, tout cela est bon, parce que c'est le craquement révolutionnaire qui se fait tout doucement. Mais, mon Dieu, il faudra que ce peuple ait bien du coeur, de l'énergie et de la vertu, si tout ce poison qui découle sur lui ne le corrompt pas.

Bonsoir, mon vieux; viens toujours nous voir. Je t'embrasse.

[1] Dame de compagnie de feu la baronne Dudevant.

CCV

A M. L'ABBÉ DE LAMENNAIS, A SAINTE-PÉLAGIE

Paris, février 1841.

Ce à quoi je tiens avant tout, monsieur, c'est que vous ne croyiez point qu'un sot amour propre blessé pût jamais me faire abjurer les sentiments d'affection et de respect que je vous ai voués. Quand même j'aurais eu la certitude que vous aviez voulu m'adresser du fond de votre prison une leçon incisive, comme on me l'a donné à entendre de toutes parts, je l'aurais acceptée, non pas sans douleur, mais du moins sans amertume.

Le bon ami Gaubert[1] a dû vous le dire, et je suis sûre qu'au fond de votre coeur vous n'en avez jamais douté. Je crois, je persiste à croire que je suis fort desservie auprès de vous, et on aurait pu m'attribuer de telles paroles ou de telles pensées, qu'elles eussent fermé votre âme à toute estime et à toute confiance envers tout ce qui ne porte pas de barbe au menton.