Nous autres, Maurice et moi, qui sommes de grands philosophes, nous vous déclarons que, si vous ne nous envoyez pas excessivement vite cinq billes de billard, nous vous écrirons un torrent d'injures, et nous mettrons Carillo[1] à feu et à sang. Nous avons trouvé notre billard desséché, les queues gelées, les billes écorchées, et tout l'attirail endommagé. Nous avons pris nos précautions pour beaucoup de choses; mais nous n'avions pas prévu que nos billes seraient marquées de la petite vérole. Il faut que les rats aient fait de beaux carambolages cet hiver. Ainsi, mademoiselle, faites-nous acheter cinq billes pour la partie russe, deux blanches, une rouge, une jaune et une bleue. Priez M. Gril de nous faire cette emplette, lui qui est un fameux joueur de billard, puisqu'il m'a battue plusieurs fois. Dites-lui, pour sa gouverne, que le billard est grand, non pas énorme, mais assez grand, pour que les billes ne soient pas de la première petitesse, ni de la première grosseur. S'il pouvait, en même temps, nous acheter d'excellents procédés, il mettrait le comble à ses bienfaits. Je ne suis pas contente de ceux que j'ai emportés: ils sont trop durs. Je les ai pris chez Plenel, boulevard Saint-Martin; avis pour n'y pas retourner. Mais, sur le même boulevard, il y a des marchands de billards à choisir.

Tout le monde vous fait de tendres amitiés. Moi, je vous embrasse de toute mon âme, ma bonne petite fille. Je vous envoie un bon de cent francs pour nos emplettes, au cas que vous soyez, comme je suis presque toujours, sans le sou, à l'heure dite; c'est faire injure peut-être à votre esprit d'ordre; mais, quant à moi, j'y suis si habituée, que je n'en rougis plus.

G.

[1] Le chien de mademoiselle de Rozières.

CCXIV

A MADAME MARLIANI, A PARIS

Nohant, 26 mai 1842.

Vous êtes bien bonne et bien mignonne de m'écrire souvent. Ne vous lassez pas, chère amie, quand même je serais paresseuse, c'est-à-dire fatiguée; car, après avoir fait, chaque nuit, six heures de pieds de mouche, je suis bien aveuglée et bien roidie du bras droit pour écrire quelques lignes dans la journée. Pardonnez-moi quand je suis en retard, et sachez toujours bien que je pense à vous, que je parle de vous, et que je cause avec vous en rêve.

Tout mon monde va bien. J'ai reçu votre lettre, jointe et collée par l'encre à celle de Leroux; c'était un bon jour pour moi de vous recevoir tous deux à la fois. J'aurais voulu me mettre sous la même enveloppe pour être plus avec vous. Le vieux doit être content de moi à l'heure qu'il est. Il aura reçu mon envoi. J'ai reçu aussi le même jour des nouvelles de Pauline[1], qui devait chanter le Barbier dans quatre ou cinq jours, ayant réussi à s'organiser tant bien que mal une troupe. Elle me paraît enchantée de l'Espagne, de la bonne réception qu'on lui a faite, du beau soleil et du mouvement dont elle avait besoin. Elle partira ensuite pour l'Andalousie et reviendra par Nohant.

Que je suis donc heureuse pour vous de savoir le gros Manoël sur le point de vous revenir: le retrouverai-je à Paris à la fin d'août? je le voudrais bien. S'il retourne en Espagne auparavant, vous devriez le reconduire jusqu'à Nohant; de là, il reprendrait la malle-poste de Toulouse ou de Bordeaux à volonté. Promettez-moi d'y songer et d'y tâcher.