Donc, quand je dis que vous serez tranquille sur vos vieux jours, je ne vous fais pas d'insulte et je ne traite pas avec mépris votre mal présent. Je ne crois pas à l'heureuse vieillesse des vilaines gens. Je pense, au contraire, que leur âme va toujours s'aigrissant et que leur enfer est en ce monde. Vous me direz que le monde n'est peuplé que de ces gens-là. Eh! mon Dieu, je l'ai cru, je l'ai dit de même, tant qu'il a été en leur pouvoir de me faire souffrir. Et pourquoi avaient-ils ce pouvoir? c'est que je le leur donnais par la susceptibilité de mon amour-propre. Je ne pensais qu'à me battre avec eux, et guère à les plaindre; la pitié vient quand l'orgueil s'en va, elle change le point de vue, et, si elle rend parfois plus triste encore, c'est une tristesse douce et où l'espérance vient trouver place. N'allez pas me croire douce, bonne et tendre pour avoir pensé et dit cela. C'est encore chez moi à l'état de découverte, et, dans la pratique, je ne vaux encore rien; j'attends avec impatience qu'il ne me reste pas un cheveu noir sur la tête. Alors, j'en suis sure, je n'aurai plus un sentiment injuste dans le coeur; je verrai les hommes non méchants, mais ignorants et faibles, en réalité, comme je les aperçois déjà par la théorie. Et vous aussi, vous les verrez tels, et tout ce qui vous paraît absurde dans mon optimisme, vous l'aurez trouvé vous-même, et reconnu vrai.

Votre jeunesse furibonde et hautaine me rappelle la mienne, et vous ne pouvez inventer aucun blasphème nouveau pour moi. Si je vous racontais jusqu'où j'ai poussé la haine de toute chose et l'horreur de la vie, j'aurais l'air de vous faire des romans.

J'avais un ami, un vrai Pylade qui m'a surnommé son Oreste, pour m'avoir vue aux prises avec les Euménides, et pourtant je n'avais tué ni père ni mère. Il avait bien raison de ne me pas prendre au sérieux; car je me rêvais aussi méchante que les autres hommes, horriblement méchants à mes yeux. Il avait coutume de me dire: «Tu es malade, bien malade!» C'est peut-être à force de m'entendre répéter ce mot, qu'il m'est venu sur les lèvres, en vous voyant dans vos accès. Je n'y ai pas mis plus d'insolence que ne le faisait mon pauvre Pylade, le plus calme et le plus patient des hommes! Vous me direz que je n'ai pas l'honneur d'être votre Pylade. Je voudrais pouvoir être celui de tous les hommes qui souffrent et leur faire le bien que mon ami m'a fait.

Vous direz encore que cette amitié universelle est la preuve de mon mauvais coeur. Il se peut, mais je ne le savais pas; qu'elle vous irrite et vous offense, au lieu de vous calmer, je vous en garderai votre part, et, pour vous la prouver, puisque c'est le moyen, je ne vous la témoignerai pas davantage. Sur ce, ô commandeur des non-croyants! pardonnez-moi, ne me tuez pas en duel, et remettez dans votre poche un de vos sujets de chagrin les plus mal fondés. Charlotte, qui vous aime, a cru bien faire en vous parlant de moi. Elle s'est trompée, ne l'agitez pas avec cela. Je ne lui en parlerai seulement pas. Elle a eu de bonnes intentions; car, elle, elle a un coeur affectueux, vous ne pouvez pas le nier.

Maurice vous remercie de votre bon souvenir. Nous travaillons et cultivons Euripide, Eschyle et Sophocle pour le quart d'heure, dans des traductions sans doute fort plates, mais qui nous laissent encore voir que ces gens-là avaient quelque talent pour leur temps, comme on dirait à la cour.

Moi, je m'occupe à avoir mal à la tête et aux yeux. Je ne sais si vous pourrez me lire. J'aurais mieux fait, pour ma santé, d'avoir le coeur de rocher dont vous me gratifiez, de vous laisser grogner tout votre saoul, que de m'endommager le nerf optique à vous répondre si longuement.

Pardieu! je suis bien bête, et je devrais avoir les profits de l'égoïsme, puisque j'en ai les honneurs.

Toute à vous.

G.S.

CCXVI