AU PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE, PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Paris, 22 janvier 1852.

Prince,

Je vous ai demandé une audience; mais, absorbé comme vous l'êtes par de grands travaux et d'immenses intérêts, j'ai peu d'espoir d'être exaucée. Le fussé-je d'ailleurs, ma timidité naturelle, ma souffrance physique et la crainte de vous importuner ne me permettraient probablement pas de vous exprimer librement ce qui m'a fait quitter ma retraite et mon lit de douleur. Je me précautionne donc d'une lettre, afin que, si la voix et le coeur me manquent, je puisse au moins vous supplier de lire mes adieux et mes prières.

Je ne suis pas madame de Staël. Je n'ai ni son génie ni l'orgueil qu'elle mit à lutter contre la double force du génie et de la puissance. Mon âme, plus brisée ou plus craintive, vient à vous sans ostentation et sans raideur, sans hostilité secrète; car, s'il en était ainsi, je m'exilerais moi-même de votre présence et n'irais pas vous conjurer de m'entendre.

Je viens pourtant faire auprès de vous une démarche bien hardie de ma part; mais je la fais avec un sentiment d'annihilation si complète, en ce qui me concerne, que, si vous n'en êtes pas touché, vous ne pourrez pas en être offensé. Vous m'avez connue fière de ma propre conscience, je n'ai jamais cru pouvoir l'être d'autre chose; mais, ici, ma conscience m'ordonne de fléchir, et, s'il fallait assumer sur moi toutes les humiliations, toutes les agonies, je le ferais avec plaisir, certaine de ne point perdre votre estime pour ce dévouement de femme qu'un homme comprend toujours et ne méprise jamais.

Prince, ma famille est dispersée et jetée à tous les vents du ciel. Les amis de on enfance et de ma vieillesse, ceux qui furent mes frères et mes enfants d'adoption sont dans les cachots ou dans l'exil: votre rigueur s'est appesantie sur tous ceux qui prennent, qui acceptent ou qui subissent le titre de républicains socialistes.

Prince, vous connaissez trop mon respect des convenances humaines pour craindre que je me fasse ici, auprès de vous, l'avocat du socialisme tel qu'on l'interprète à de certains points de vue. Je n'ai pas mission pour le défendre, et je méconnaîtrais la bienveillance que vous m'accordez, en m'écoutant, si je traitais à fond un sujet si étendu, où vous voyez certainement aussi clair que moi. Je vous ai toujours regardé comme un génie socialiste, et, le 2 décembre, après la stupeur d'un instant, en présence de ce dernier lambeau de société républicaine foulé aux pieds de la conquête, mon premier cri a été: «O Barbès, voilà la souveraineté du but! Je ne l'acceptais pas même dans ta bouche austère; mais voilà que Dieu te donne raison et qu'il l'impose à la France, comme sa dernière chance de salut, au milieu de la corruption des esprits et de la confusion des idées. Je ne me sens pas la force de m'en faire l'apôtre; mais, pénétrée d'une confiance religieuse, je croirais faire un crime en jetant dans cette vaste acclamation un cri de reproche contre le ciel, contre la nation, contre l'homme que Dieu suscite et que le peuple accepte.» Eh bien, prince, ce que je disais dans mon coeur, ce que je disais et écrivais à tous les miens, il vous importe peu de le savoir sans doute; mais, vous qui ne pouvez pas avoir tant osé en vue de vous-même, vous qui, pour accomplir de tels événements, avez eu devant les yeux une apparition idéale de justice et de vérité, il importe bien que vous sachiez ceci: c'est que je n'ai pas été seule dans ma religion à accepter votre avènement avec la soumission qu'on doit à la logique de la Providence; c'est que d'autres, beaucoup d'autres adversaires de la souveraineté du but ont cru de leur devoir de se taire ou d'accepter, de subir ou d'espérer. Au milieu de l'oubli où j'ai cru convenable pour vous de laisser tomber vos souvenirs, peut-être surnage-t-il un débris que je puis invoquer encore: l'estime que vous accordiez à mon caractère et que je me flatte d'avoir justifié depuis par ma réserve et mon silence.

Si vous n'acceptez pas en moi ce qu'on appelle mes opinions, mot bien vague pour peindre le rêve des esprits, ou la méditation des consciences, du moins, je suis certaine que vous ne regrettez pas d'avoir cru à la droiture, au désintéressement de mon coeur. Eh bien, j'invoque cette confiance qui m'a été douce, qui vous l'a été aussi dans vos heures de rêveries solitaires; car on est heureux de croire, et peut-être regrettez-vous aujourd'hui votre prison de Ham, où vous n'étiez pas à même de connaître les hommes tels qu'ils sont. J'ose donc vous dire: Croyez-moi, prince, ôtez-moi votre indulgence si vous voulez, mais croyez-moi, votre main armée, après avoir brisé les résistances ouvertes, frappe en ce moment, par une foule d'arrestations, préventives, sur des résistances intérieures inoffensives, qui n'attendaient qu'un jour de calme ou de liberté pour se laisser vaincre moralement. Et croyez, prince, que ceux qui sont assez honnêtes, assez purs pour dire: «Qu'importe que le bien arrive par celui dont nous ne voulions pas? pourvu qu'il arrive, béni-soit-il!» c'est la portion la plus saine et la plus morale des partis vaincus; c'est peut-être l'appui le plus ferme que vous puissiez vouloir pour votre oeuvre future. Combien y a-t-il d'hommes capables d'aimer le bien pour lui-même, et heureux de lui sacrifier leur personnalité si elle fait obstacle apparent? Eh bien, ce sont ceux-là qu'on inquiète et qu'on emprisonne sous l'accusation flétrissante—ce sont les propres termes des mandats d'arrêt—«d'avoir poussé leurs concitoyens à commettre des crimes». Les uns furent étourdis, stupéfaits de cette accusation inouïe; les autres vont se livrer d'eux-mêmes; demandant à être publiquement justifiés. Mais où la rigueur s'arrêtera-t-elle? Tous les jours, dans les temps d'agitation et de colère, il se commet de fatales méprises; je ne veux en citer aucune, me plaindre d'aucun fait particulier, encore moins faire des catégories d'innocents et de coupables; je m'élève plus haut, et, subissant mes douleurs personnelles, je viens mettre à vos pieds toutes les douleurs que je sens vibrer dans mon coeur, et qui sont celles de tous. Et je vous dis: Les prisons et l'exil vous rendraient des forces vitales pour la France; vous le voulez, vous le voudrez bien certainement, mais vous ne le voulez pas tout de suite. Ici, une raison, toute de fait, une raison politique vous arrête: vous jugez que la terreur et le désespoir doivent planer quelque temps sur les vaincus, et vous laissez frapper en vous voilant la face. Prince, je ne me permettrai pas de discuter avec vous une question politique, ce serait ridicule de ma part; mais, du fond de mon ignorance et de mon impuissance, je crie vers vous, le coeur saignant et les yeux pleins de larmes:

—Assez, assez, vainqueur! épargne les forts comme les faibles, épargne les femmes qui pleurent comme les hommes qui ne pleurent pas; sois doux et humain, puisque tu en as envie. Tant d'êtres innocents ou malheureux en ont besoin! Ah! prince, le mot «déportation», cette peine mystérieuse, cet exil éternel sous un ciel inconnu, elle n'est pas de votre invention; si vous saviez comme elle consterne les plus calmes et les hommes les plus indifférents. La proscription hors du territoire n'amènera-t-elle pas peut-être une fureur contagieuse d'émigration que vous serez forcé de réprimer. Et la prison préventive, où l'on jette des malades, des moribonds, où les prisonniers sont entassés maintenant sur la paille, dans un air méphitique, et pourtant glacés de froid? Et les inquiétudes des mères et des filles, qui ne comprennent rien à la raison d'État, et la stupeur des ouvrières paisibles, des paysans, qui disent: «Est-ce qu'on met en prison des gens qui n'ont ni tué ni volé? Nous irons donc tous? Et cependant, nous étions bien contents quand nous avons voté pour lui.»