Paris, mars 1852.
Prince,
Ils sont partis pour le fort de Bicêtre, ces malheureux déportés de Châteauroux, partis enchaînés comme des galériens, au milieu des larmes d'une population qui vous aime et qu'on vous peint comme dangereuse et féroce. Personne ne comprend ces rigueurs. On vous dit que cela fait bon effet; on vous ment, on vous trompe, on vous trahit!
Pourquoi, mon Dieu, vous abuse-t-on ainsi? Tout le monde le devine et le sent, excepté vous. Ah! si Henri V vous renvoie en exil ou en prison, souvenez-vous de quelqu'un qui vous aime toujours, bien que votre règne ait déchiré ses entrailles et qui, au lieu de désirer, comme les intérêts de son parti le voudraient peut-être, qu'on vous rende odieux par de telles mesures, s'indigne de voir le faux rôle qu'on veut vous faire dans l'histoire, à vous qui avez le coeur grand autant que la destinée.
A qui plaisent donc ces fureurs, cet oubli de la dignité humaine, cette haine politique qui détruit toutes les notions du juste et du vrai, cette inauguration du règne de la terreur dans les provinces, le proconsulat des préfets, qui, en nous frappant, déblayent le chemin pour d'autres que vous? Ne sommes-nous pas vos amis naturels, que vous avez méconnus pour châtier les emportements de quelques-uns? Et les gens qui font le mal en votre nom, ne sont-ils pas vos ennemis naturels? Ce système de barbarie politique plaît à la bourgeoisie, disent les rapports. Ce n'est pas vrai. La bourgeoisie ne se compose pas de quelques gros bonnets de chef-lieu qui ont leurs haines particulières à repaître, leurs futures conspirations à servir. Elle se compose de gens obscurs qui n'osent rien dire, parce qu'ils sont opprimés par les plus apparents, mais qui ont des entrailles et qui baissent les yeux avec honte et douleur en voyant passer ces hommes dont on fait des martyrs et qui, ferrés comme des forçats sous l'oeil des préfets, tendent avec orgueil leurs mains aux chaînes.
On a destitué à la Châtre un sous-préfet, j'en ignore la raison; mais le peuple dit et croit que c'est parce qu'il a ordonné qu'on ôtât les chaînes et qu'on donnât des voitures aux prisonniers.
Les paysans étonnés venaient regarder de près ces victimes. Le commissaire de police criait au peuple:. «Voilà ceux qui out violé et éventré les femmes!»
Les soldats disaient tout bas: «N'en croyez rien! on n'a pas violé, on n'a pas éventré une seule femme. Ce sont là d'honnêtes gens, bien malheureux. Ils sont socialistes, nous ne le sommes pas; mais nous les plaignons et nous les respectons.» A Châteauroux, on a remis les chaînes. Les gendarmes qui ont reçu ces prisonniers à Paris ont été étonnés de ce traitement.
Le général Canrobert n'a vu personne. On le disait envoyé par vous pour réviser les sentences rendues par l'ire des préfets et la terreur des commissions mixtes, pour s'entretenir avec les victimes et se méfier des fureurs locales. Trois de vos ministres me l'avaient dit, à moi; je le disais à tout le monde, heureuse d'avoir à vous justifier. Comment ces missi dominici, à l'exception d'un seul, ont-ils rempli leur mission? Ils n'ont vu que les juges, ils n'ont consulté que les passions, et, pendant qu'une commission de recours en grâce était instituée et recevait les demandes et les réclamations, vos envoyés de paix, vos ministres de clémence et de justice aggravaient ou confirmaient les sentences que cette commission eût peut-être annulées.
Pensez à ce que je vous dis, prince, c'est la vérité. Pensez-y cinq minutes seulement! Un témoignage de vérité, un cri de la conscience qui est en même temps le cri d'un coeur reconnaissant et ami, valent bien cinq minutes de l'attention d'un chef d'État.