Mais cela ne fait, pas les affaires des hommes d'action de ce temps-ci. Ils ne veulent pas s'abstenir, ils ne veulent pas attendre. Il leur faut un rôle et du bruit. S'ils ne font rien, ils croient que la France est perdue. La plupart d'entre eux ne se sont-ils pas imaginé qu'ils avaient sauvé la société dans les horribles journées de juin, en abandonnant la populace au sabre africain? La populace ne l'a pas oublié, elle ne veut plus d'aucun parti, elle s'abstient, c'est son droit. Elle se méfie, elle en a sujet. Elle ne veut plus de politique, elle subit le premier joug venu et s'arrange pour ne pas se faire écraser dans la lutte, puisque c'est son destin éternel. Elle n'est pas si égoïste que l'on croit, elle voit plus loin, dans son épais bon sens, que nous dans nos agitations fiévreuses. Elle attend son jour, elle sent que les hommes d'aucun parti ne veulent ou ne peuvent le lui hâter. Elle sait qu'elle se fût fait mitrailler en décembre au profit de Changarnier, que Cavaignac et consorts eussent fait jonction avec une bonne partie de la bourgeoisie. Nous tombions dans ce pouvoir oligarchique et militaire; j'aime autant celui-ci. Je suis aussi bête et aussi sage que le peuple: je sais attendre.
Et allons au fond du coeur humain. Pourquoi sais-je-attendre? Pourquoi la majorité du peuple français sait-elle attendre? Ai-je le coeur plus dur qu'un autre? Je ne crois pas. Ai-je moins de dignité qu'un homme de parti? J'espère que non. Le peuple souffre-t-il moins que vous autres? J'en doute fort. Sommes-nous sur des roses dans ce pays-ci? Nous ne nous en apercevons guère.
Pourquoi êtes-vous plus pressés que nous? C'est que vous êtes pour la plupart des ambitieux: les uns des ambitieux de fortune, de pouvoir et de réputation; les autres, comme toi, des ambitieux d'honneur, d'activité, de courage et de dévouement; noble ambition sans doute que celle-là, mais qui n'en a pas moins sa source dans un besoin personnel d'agir à tout prix et de croire à soi-même plus qu'il n'est toujours sage et légitime d'y croire. Vous avez de l'orgueil, honnêtes gens que vous êtes! vous êtes peu chrétiens! vous croyez que rien ne peut se faire sans vous, vous souffrez quand on vous oublie, vous vous dégoûtez quand on vous méconnaît. Les vanités qui vous coudoient vous abusent, vous chauffent et vous exploitent. Vous avez vécu à l'aise dans cette Assemblée constituante qui a commencé à égorger le socialisme sans s'en douter, ou plutôt en le voulant un peu; car vous ne vous disiez pas encore socialistes à cette époque, vous vous êtes retrempés plus tard dans le programme de la Montagne, qui est votre meilleure action, votre seul ouvrage durable; mais il était trop tard et trop tôt pour que cela produisit un bien immédiat, vous aviez déjà fait divorce à votre insu avec le sentiment populaire, que vous eussiez voulu féconder, et qui s'éteignait dans la méfiance; pour se jeter dans la passion ou se laisser tomber dans l'inertie. Vous avez pourtant fait pour le mieux; selon vos lumières et vos forces; mais vous étiez poussés par les passions autant que par les principes, et vous avez commis tous plus ou moins, dans un sens ou dans l'autre, des fautes inévitables; qu'elles vous soient mille fois pardonnées!
Je ne suis pas de ceux qui s'entr'égorgent dans les bras de la mort. Mais je dis que vous ne pouvez plus rien avec ces passions-là. Votre sagesse, par conséquent votre force, serait de les apaiser en vous-mêmes, pour attendre l'issue du drame qui se déroule aujourd'hui entre le principe de l'autorité personnelle et le principe de la liberté commune: cela mériterait d'être médité à un point de vue plus élevé que l'indignation contre les hommes. Les hommes! faibles et aveugles instrumens de la logique des causes!
Il serait bon de comprendre et de voir, afin d'être meilleurs, pour être plus forts; au lieu de cela, vous vous usez, vous vous affaiblissez à plaisir dans des émotions ardentes et dans des rêves de châtiment que la Providence, plus maternelle et plus forte que vous, ne mettra jamais, j'espère, entre vos mains.
Adieu, mon ami! d'après toute cette philosophie que j'avais besoin de me résumer et de te résumer en rentrant dans le repos de la campagne, tu vas croire que je m'arrange fort bien de ce qui est, et que je ne souffre guère dans les autres. Hélas! je ne m'en arrange pas, et j'ai vu plus de larmes, plus de désespoirs, plus de misères, dans ma petite chambre de Paris, que tu n'en as pu voir en Belgique. Là, tu as vu les hommes qui partent; moi, j'ai vu les femmes qui restent! Je suis sur les dents après tant de tristesses et de fatigues dont il a fallu prendre ma part, après tant de persévérance et de patience dont il a fallu m'armer pour aboutir à de si minces allègements. Je ne m'en croyais pas capable; aussi j'ai failli y laisser mes os. Mais le devoir porte en soi sa récompense. Le calme s'est fait dans mon âme, et la foi m'est revenue. Je me retrouve aimant le peuple et croyant à son avenir comme à la veille de ces votes qui pouvaient faire douter de lui, et qui ont porté tant de coeurs froissés à le mépriser et à le maudire!
Je t'embrasse et je t'aime.
CCCLIII
A JOSEPH MAZZINI, A LONDRES
Nohant, 23 mai 1852.