Eh bien, vous avez été atteint de cette maladie sacrée; vous avez commis le péché d'orgueil le jour ou vous avez rompu ouvertement avec le socialisme. Vous ne l'avez pas assez étudié, dans ses manifestations diverses, il semble même que vous ne l'ayez pas connu. Vous l'avez jugé en aveugle, et, prenant les défauts et les travers de certains hommes pour le résultat des doctrines, vous avez frappé sur les doctrines, sur toutes, quelles qu'elles fussent, avec l'orgueil d'un pape qui s'écrie: Hors de mon Église, point de salut! Il y avait longtemps que je voyais se développer votre tendance vers un certain cadre d'idées pratiques exclusives. Je ne vous ai jamais tourmenté de vaines discussions à cet égard. Je ne connaissais pas assez l'Italie, je ne la connais pas encore assez pour oser dire que ce cadre fût insuffisant pour ses aspirations et ses besoins; vous regardant comme un des trois ou quatre hommes les plus avancés, les plus forts de cette nation, j'ai cru devoir vous dire, lorsque vous parliez à l'Italie: «Dites toujours ce que vous croyez être la vérité.» Oui, j'ai dû vous dire cela, et je vous le dirais encore si vous parliez à l'Italie au milieu du combat. Quand on se bat, pourvu qu'on se batte bien, tout stimulant ardent et sincère concourt à la victoire. Mais, dans la défaite, ne faut-il pas devenir plus attentif et plus scrupuleux? Songez que vous parlez maintenant non plus à une nation, mais à un parti vaincu dans des circonstances si peu comparables à celles de l'Italie livrée à l'étranger, que ce que vous pouviez crier alors comme le pape de la liberté romaine n'a plus de sens pour des oreilles françaises, étourdies, brisées par le canon de la guerre civile.

Écoutez-moi, mon ami; ce que je vais vous dire est très différent de ce que vous disent probablement mes amis à Londres et en Belgique. A coup sûr, c'est tout à fait l'exposé de ce que pensent la plupart de mes amis et connaissances politiques en France.

Nous sommes vaincus par le fait, mais nous triomphons par l'idée. «La France est dans la boue,» dites-vous? c'est possible; mais elle ne s'arrête pas dans cette boue, elle marche, elle en sortira. Il n'y a pas le chemin sans boue, comme il n'y en a pas sans rochers et sans précipices. La France a conquis la sanction, la vraie, la seule sanction légitime de tous les pouvoirs, l'élection populaire, la délégation directe. «C'est l'enfance de la liberté, dit-on?» Oui, c'est vrai, la France électorale marche comme l'enfance, mais elle marche; aucune autre nation n'a encore marché aussi longtemps dans cette voie nouvelle, l'élection populaire! La France va probablement voter l'empire à vie, comme elle vient de voter la dictature pour dix ans; et je parie qu'elle sera enchantée de le faire; c'est si doux, si flatteur pour un ouvrier, pour un paysan, de se dire, dans son ignorance, dans sa naïveté, dans sa bêtise, si vous voulez: «C'est moi maintenant qui fais les empereurs!»

On vous a dit que le peuple avait voté sous la pression de la peur, sous l'influence de la calomnie! Ce n'est pas vrai. Il y a eu terreur et calomnie avec excès; mais le peuple eût voté sans cela comme il a voté. En 1852, ce 1852 rêvé par les républicains comme le terme de leurs désirs et le signal d'une révolution terrible, la déception eût été bien autrement épouvantable qu'elle ne l'est aujourd'hui. Le peuple eût probablement résisté à la loi du suffrage restreint, il eût voté envers et contre tous; mais pour qui?

Pour Napoléon, qui avait pris les devants, avec un à propos incontestable, en demandant le retrait de cette loi à son profit, et qui, certes, ne l'eût pas demandé s'il n'eût été sûr de son affaire. Le peuple est ignorant, borné comme science, comme prévision, comme discernement politiques. Il est fin et obstiné dans le sentiment de son droit acquis. Il avait élu ce président à une grande majorité. Il était fier de son oeuvre…, il avait tâté sa force. Il ne l'eût pas compromise en éparpillant ses voix sur d'autres candidats. Il n'avait qu'un but, qu'une volonté sur toute la ligne: se grouper en faisceau immense, en imposante majorité pour maintenir sa volonté. Un peuple n'abandonne pas en si peu d'années l'objet de son engouement, il ne se donne pas un démenti à lui-même. Depuis trois ans, la majorité du peuple de France n'a pas bronché. Je ne parle pas de Paris, qui forme une nation différente au sein de la nation, je parle de cinq millions de voix au moins, qui se tenaient bien compactes sur tous les points du territoire, et toutes prêtes à maintenir le principe de délégation en faveur d'un seul. Voilà la seule lumière que la masse ait acquise, mais qui lui est bien et irrévocablement acquise. C'est sa première dent. Ce n'est qu'une dent, mais il en poussera d'autres, et le peuple, qui apprend aujourd'hui à faire les empereurs, apprendra fatalement par la même loi à les défaire.

Notre erreur, à nous socialistes et politiques, tous tant que nous sommes, a été de croire que nous pouvions en même temps initier et mettre en pratique. Nous avons tous fait une grande chose, et il faut qu'elle nous console de tout: nous avons initié le peuple à cette idée d'égalité des droits par le suffrage universel. Cette idée, fruit de dix-huit ans de luttes et d'efforts, sous le régime constitutionnel, idée déjà soulevée sous la première révolution, était mûre, tellement mûre, que le peuple l'a acceptée d'emblée et qu'elle est entrée dans sa chair et dans son sang en 1848. Nous ne pouvions pas, nous n'aurions pas dû espérer davantage.

De la possession d'un droit à l'exercice raisonnable et utile de ce droit, il y a un abîme. Il nous eût fallu dix ans d'union, de vertu, de courage et de patience, dix ans de pouvoir et de force, en un mot, pour combler cet abîme. Nous n'avons pas eu le temps, parce que nous n'avons pas eu l'union et la vertu; mais ceci est une autre question.

Quelle que soit la cause, le peuple, depuis trois ans, n'a fait que reculer dans la science de l'exercice de son droit; mais aussi il a avancé dans la conscience de la possession de son droit. Ignorant des faits et des causes, trop peu capable de suivre et de discerner les événements et les hommes, il a jugé tout en gros, en masse. Il a vu une assemblée élue par lui se suicider avec rage, plutôt que de laisser vivre le principe du suffrage universel. Un dictateur s'est présenté les mains pleines de menaces et de promesses, criant à ce peuple incertain et troublé: «Laissez-moi faire, je vais châtier les assassins de votre droit; donnez-moi tous les pouvoirs, je ne veux les tenir que de vous, de vous tous, afin de consacrer que le premier de tous ces pouvoirs, c'est le vôtre!» Et, le peuple a tendu les mains en disant: «Soyez dictateur, soyez le maître. Usez et abusez; nous vous récompensons ainsi de votre déférence.»

Cela, voyez-vous, c'est dans le caractère de la masse, parce que c'est dans le caractère de tout individu formant la masse de ce prolétariat dans l'enfance. Il a les instincts de l'esclave révolté, mais il n'a pas les facultés de l'homme libre. Il veut se débarrasser de ses maîtres, mais c'est pour en avoir de nouveaux; fussent-ils pires, il s'en arrangera quelque temps, pourvu que ce soit lui qui les ait choisis, il croit à leur reconnaissance, parce qu'il est bon, en somme! Voilà la vérité sur la situation. On ne corrompt pas, on n'épouvante pas une nation en un tour de main. Ce n'est pas si facile qu'on croit; c'est même impossible. Tout le talent des usurpateurs est de tirer parti d'une situation; ils n'en auront jamais assez pour créer du jour au lendemain cette situation.

Depuis les journées de juin 1848 et la campagne de Rome, j'avais vu très clair, non par lucidité naturelle, mais par l'absence involontaire et invincible d'illusions, dans cette disposition des masses. Vous m'avez vue sans espoir depuis ces jours-là, prédisant de grandes expiations; elles sont arrivées. Il m'en a coûté de passer d'immenses illusions à cette désillusion complète. J'ai été désolée, abattue; j'ai eu mes jours de colère et d'amertume, alors que mes amis, ceux qui étaient encore au sein de la lutte parlementaire, comme ceux qui faisaient déjà les rêves de d'exil, se flattaient encore de la victoire. Quand une nation a donné sa démission devant des questions d'honneur et d'humanité, que peuvent les partis? Les individus disparaissent, ils sont moins que rien.