N'avez-vous pas lu d'excellents travaux de Vidal, ami de Louis Blanc, sur le développement des récompenses dues au dévouement? C'est exactement le même thème. Que l'homme ne soit récompensé ni par l'argent ni par le privilège. Ces choses ne payent pas, ne sauraient payer le dévouement. Le plaisir de se dévouer est le seul payement qui s'adresse directement à l'action de se dévouer.
Voilà qu'au moins, en flétrissant les sectaires du pot-au-feu, comme vous les appelez, vous eussiez dû excepter Louis Blanc et Vidal et Pecqueur, tout un groupe de politiques socialistes et spiritualistes d'un ordre très élevé, dont les travaux n'ont qu'un malheur, celui de ne pouvoir être répandus à profusion dans les masses.
Passons à Leroux. Leroux est-il un philosophe matérialiste? Ne pèche-t-il pas, au contraire, un peu par excès d'abstraction quand il pèche? Et, à côté de quelques divagations, selon moi, n'y a-t-il pas un ensemble d'idées admirables, de préceptes sublimes, déduits et aussi bien prouvés par l'histoire de la philosophie et l'essence des religions qu'il est possible de prouver?
Vous auriez dû excepter Leroux et son école de votre condamnation sur le matérialisme.
Cabet, que je n'admire pas comme intelligence—c'est peut-être une faute, mais enfin je ne l'admire pas,—n'est pas plus matérialiste que spiritualiste dans ses doctrines. Il associe de son mieux ces deux éléments. Il fait son possible pour les bien établir. Il n'a jamais prêché rien que de bon et d'honnête. Je trouve sa doctrine vulgaire et puérile dans ses applications rêvées. Mais, enfin, elle est tellement inoffensive et si peu répandue que, lui aussi, méritait une exception.
Restent la doctrine Fourier, la doctrine Blanqui, la doctrine Proudhon.
La doctrine de Fourier est tellement l'opposé de la doctrine de Leroux, qui en a fait la critique foudroyante, de main de maître, qu'il n'eût pas fallu les envelopper dans un vague anathème sur toutes les doctrines. Mais la doctrine de Fourier, elle-même, n'a pas produit tout le mal que Leroux combat en elle avec raison, et que vous lui reprochez à tort. Leroux a raison de nous révéler que, sous cette doctrine ésotérique, il y a un matérialisme immonde; mais, si Leroux ne nous l'avait pas révélé, ce livre, écrit par énigmes, ne l'eût fait comprendre qu'à un petit nombre d'adeptes et vous avez tort de dire qu'il a perdu la France, qui ne le connaît pas et ne le comprend pas.
La doctrine de Proudhon n'existe pas. Ce n'est pas une doctrine: c'est un tissu d'éblouissantes contradictions, de brillants paradoxes qui ne fera jamais école. Proudhon peut avoir des admirateurs, il n'aura jamais d'adeptes. Il a un talent de polémiste incontestable dans la politique; aussi n'a-t-il de pouvoir, d'influence que sur ce terrain-là. Il a rendu des services très actifs à la cause de l'action dans son journal le Peuple; il ne faut donc pas l'accuser d'impuissance et d'indifférence. Il est très militant, très passionné, très incisif, très éloquent, très utile dans le mouvement des émotions et des sentiments politiques; hors de là, c'est un économiste savant, ingénieux, mais impuissant par l'isolement de ses conceptions, et isolé par cela même qu'il n'appuie ses systèmes économiques sur aucun système socialiste. Proudhon est le plus grand ennemi du socialisme. Pourquoi donc avez-vous compris Proudhon dans vos anathèmes? Je n'y conçois rien du tout.
Quant à Blanqui, je ne connais pas celui-là, et je déclare que je n'ai jamais lu une seule ligne de lui. Je n'ai donc pas le droit d'en parler. Je ne le connais que par quelques partisans de ses principes qui prêchent une république forcenée, des actes de rigueur effroyables, quelque chose de cent fois plus dictatorial, arbitraire et antihumain que ce que nous subissons aujourd'hui. Est-ce là la pensée de Blanqui? est-ce une fausse interprétation donnée par ses adeptes? Avant de juger Blanqui, je voudrais le lire ou l'entendre; ne le connaissant que par des on dit, je ne me permettrais jamais de le traduire devant l'opinion socialiste ou non socialiste. J'ignore si vous êtes mieux renseigné que moi. Mais, s'il est homme d'action, de combat et de conspiration comme on le dit, qu'il soit ou non socialiste, vous ne devez pas le renier comme combattant, vous qui voulez des combattants avant tout.
Plus j'examine ces diverses écoles, moins je vois qu'aucune d'elles en particulier mérite d'avoir été accusée par un homme aussi juste, aussi bon, aussi impartial que vous, d'avoir perdu la France par le matérialisme.