Direz-vous que les socialistes, par leurs projets ou leurs rêves d'égalité, par leurs systèmes excessifs, ont alarmé non seulement la bourgeoisie, mais encore les populations? Je vous dirai d'abord que, depuis deux ou trois ans, surtout depuis le programme de la Montagne, tous les républicains dans les provinces, tout le peuple de France s'intitulait socialiste, les partisans de Ledru-Rollin tout comme les autres; et même ceux de Cavaignac n'osaient pas dire qu'ils ne fussent pas socialistes. C'était le mot d'ordre universel. Faites donc, si vous persistez dans votre distinction, deux classes de socialistes et nommez-les; car autrement votre écrit est complètement inintelligible dans les dix-neuf vingtièmes de la France, et, si vous me dites que le parti Ledru-Rollin, qui était le seul parti nominal en province, s'est montré plus prudent, plus sage, moins vantard, moins discoureur que tout autre, je vous répondrai, en connaissance de cause, que ce parti, éminemment braillard, vantard, intrigant, paresseux, vaniteux, haineux, intolérant, comédien dans la plupart de ses représentants secondaires en province, a fait positivement tout le mal.

Je ne m'en prends pas à son chef nominal, parce qu'il n'était qu'un nom, nom plus connu que les autres et autour duquel se rattachaient, de la part des sous-chefs, de misérables petites ambitions; de la part des soldats, des intérêts purement matérialistes et des appétits affreusement grossiers.

Je suis persuadée que Ledru est bien innocent de l'excès de ces choses, et, s'il eût triomphé, j'aurais aujourd'hui à le comparer à Louis-Napoléon, qui ne se doute seulement pas de tout le mal commis en son nom. Voyez-vous, la grande vérité, vous ne l'avez pas dite, et je ne la dirai pas non plus, parce que je ne suis pas de votre avis qu'il faille toujours tout dire, et flageller les morts. La grande vérité, c'est que le parti républicain, en France, composé de tous les éléments possibles, est un parti indigne de son principe et incapable, pour toute une génération, de le faire triompher. Si vous connaissiez la France, tout ce que vous savez de l'état des idées, des écoles, des nuances, des partis divers à Paris vous paraîtrait beaucoup moins important et nullement concluant. Vous sauriez, vous verriez que, grâce à une centralisation exagérée, il y a là une tête qui ne connaît plus ses bras, qui ne sent plus ses pieds, qui ne sait pas comment son ventre digère et ce que ses épaules supportent.

Si je vous disais que, depuis quatre mois et demi, je fais des démarches, des lettres, j'agis nuit et jour pour des hommes que je voudrais rendre à leurs familles infortunées, que je plains d'avoir tant souffert, que j'aime comme on aime des martyrs quels qu'ils soient, mais que je suis quelquefois épouvantée de ce que ma pitié me commande, parce que je sais que le retour de ces hommes mauvais ou absurdes est un mal réel pour la cause, et que leur absence éternelle, leur mort, c'est affreux à dire, serait un bienfait pour l'avenir de nos idées, qu'ils en sont les fléaux, que leur parole en éloigne, que leur conduite répugne ou fait rire, que leur paresse bavarde est une charge, un impôt, pour de meilleurs qui travaillent à leur place et qui ne disent rien! Il y a des exceptions, je n'ai pas besoin de vous le dire; mais combien peu qui n'aient pas mérité leur sort! Ils sont victimes d'une effroyable injustice légale; mais, si une république austère faisait une loi pour éloigner du sol les inutiles, les exploiteurs de popularité, vous seriez effrayé de voir où on les recruterait forcément.

Soyons indulgents, miséricordieux pour tous. Je nourris de mon travail les vaincus, quels qu'ils soient, ceux qui avaient Ledru-Rollin pour drapeau, comme les autres, ni plus ni moins; je combats de tous mes efforts leur condamnation et leur misère; je n'aurai pas une parole d'amertume ou de reproche pour ceux-ci ou pour ceux-là. Tous sont également malheureux, presque tous également coupables; mais je vous donne bien ma parole d'honneur, et sans prévention aucune, que les plus fermes, les meilleurs, les plus braves ne sont pas plus dans le camp où vous vous êtes jeté que dans celui que vous avez maudit. Je pourrais, si je consultais ma propre expérience, vous affirmer même que ceux qui juraient le plus haut ont été les plus prudents; que ceux qui criaient: «Ayez des armes et faites de la poudre!» n'avaient nulle intention de s'en servir; enfin que là, comme partout, aujourd'hui comme toujours, les braillards sont des lâches.

Et voilà un homme sans tache qui vient prononcer que par ici il y a des braves, par là des endormis; qu'il existe en France un parti d'union, d'amour, de courage, d'avenir, au détriment de tous les autres! Osez donc le nommer, ce parti! Un immense éclat de rire accueillera votre assertion. Non, mon ami, vous ne connaissez pas la France. Je sais bien que, comme toutes les nations, elle pourrait être sauvée par une poignée d'hommes vertueux, entreprenants, convaincus. Cette poignée d'hommes existe. Elle est même assez grosse. Mais ces hommes isolément ne peuvent rien. Il faut qu'ils s'unissent. Ils ne le peuvent pas. C'est la faute de celui-ci, tout comme la faute de celui-là; c'est la faute de tous, parce que c'est la faute du temps et de l'idée. Voyez, vous-même, vous en êtes, vous voulez les réunir, et en criant: Unissez-vous! vous les indignez, vous les blessez. Vous êtes irrité vous-même, vous faites des catégories, vous repoussez les adhésions, vous semez le vent, et vous recueillez des tempêtes.

Adieu; malgré cela, je vous aime et vous respecte.

CCCLIV

A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS

Nohant, 2 juin 1852.