Voilà, hélas! que je dis ce que je ne voulais pas dire. Savez-vous que je n'ose plus écrire à mes amis que je n'ose plus parler à ceux qui sont près de moi, dans la crainte de détruire les dernières illusions qui les soutiennent? Je devrais ne pas écrire; car j'ai la certitude qu'on lit toutes mes lettres; du moins, toutes celles que je reçois ont été décachetées et portent la trace grossière de mains qui ne cherchent pas même à cacher l'empreinte de leur violation. On surprend nos espérances pour les déjouer, on surprend nos découragements pour s'en réjouir. Toutes les administrations publiques sont remplies de gens qui ont mérité les galères. On n'ose plus confier cent francs à la poste. Rien ne sert de se plaindre; pourvu que les voleurs pensent bien, ils ont l'impunité.

Voilà la France! le peuple le sait, cela lui est indifférent. Que voulez-vous qu'on dise aux pouvoirs pour les faire rougir? que voulez-vous qu'on dise aux opprimés, pour les réveiller?

Il faudrait pouvoir écrire avec le sang de son coeur et la bile de son foie, le tout pour faire plus de mal encore; car il est des heures où l'homme est comme un somnambule qui court sur les toits.

Si on crie pour l'avertir, on le fait tomber un peu plus vite.

Et cependant vous agissez, vous écrivez. Vous le devez, puisque vous êtes soutenu par la foi. Mais, dussiez-vous me haïr et me rejeter, je sens qu'il m'est impossible d'avoir la foi, de bonne foi.

Merci pour la réponse à Calamatta; je crois que c'est tout ce qu'il désire.

Adieu, mon ami; je suis navrée, mais je vous aime et vous admire toujours.

[1] Journal qui se publiait à Châteauroux.

CCCXV

A M. CHARLES PONCY, A TOULON