Je n'ai pas subi d'influences, vous vous trompez. Je vis dans une retraite trop absolue pour cela. Je vous ai refusé avant d'avoir reçu un mot de Louis Blanc, et, entre ma première et ma seconde lettre à vous, je n'ai rien reçu de lui qui ait pu agir sur ma résolution.
Louis Blanc n'a pas refusé, que je sache, son concours à l'oeuvre du Proscrit. C'est vous qui me disiez qu'il voulait rester en dehors, et, d'après lui, on ne l'aurait même pas consulté. Il ne résulte point de sa lettre à moi qu'il soit décidé à se séparer hautement de cette nuance du parti. Il me semble au contraire, que, si on l'avait bien voulu, il s'y serait joint, tout en faisant loyalement ses réserves quant à l'avenir. La doctrine de l'abstention, si on peut appeler ainsi ce que je vous disais, m'est toute personnelle, et, si je l'ai attribuée à Louis Blanc, c'est en réponse à ce que vous me disiez de lui. Vous êtes plus près de lui que moi, pour connaître ses intentions et ses dispositions. Faites donc un effort pour le rapprocher de votre centre d'action, si vous le jugez utile, et qu'il se prononce.
Il me dit, et je le connais sincère et ferme, qu'il saura toujours mettre de côté les questions personnelles devant l'accomplissement d'un devoir. Qu'il juge donc lui-même de son devoir politique. Là, je ne suis point compétente. S'il connaissait comme moi l'antipathie de Ledru-Rollin pour ses idées et pour sa personne, il n'agirait jamais de concert avec lui en quoi que ce soit. Mais ce n'est pas moi qui me charge de répéter ce que j'entends. Vous trouveriez d'ailleurs que c'est une misérable chose que de se soucier de cela; moi aussi, au point de vue de la rancune d'amour-propre. Mais, au point de vue de la raison, je ne concevrais guère qu'il soit dans la logique du devoir de se jeter dans un filet qui vous attend pour vous étrangler.
Or l'entourage de Ledru attend celui de Louis Blanc pour lui rendre cet office. Ce qui est arrivé arrivera.
Vous pensez, mon ami, que je vois trop la question de personnes; mais enfin les personnes représentent des principes, et, vous-même, vous voyez bien que vous êtes arrêté devant Louis Blanc par une formule. Il dit: A chacun suivant ses besoins. C'est le premier terme d'une formule triple bien simple, et qui est dans l'esprit de chacun. Vous admettez le second terme: A chacun suivant ses oeuvres.
Le troisième sera celui des saint-simoniens, qui ne valait rien, isolé et exclusif, mais qui a sa valeur et son droit, joint aux deux autres: A chacun suivant sa capacité.
Oui, je crois qu'il faut admettre ces trois termes pour arriver à un résumé complet de la doctrine sociale. Mais je ne vois pas que Louis Blanc, qui s'est attaché particulièrement à la première question, se soit prononcé contre les deux autres, et je crois cette première indispensable pour que les deux autres puissent exister. A l'homme épuisé, mourant de misère, d'ignorance et d'abrutissement, il faut le pain avant tout. Tant qu'on ne voudra s'occuper du pain qu'après tout le reste, l'homme mourra au physique et au moral. Je ne vois pas, d'ailleurs, dans la formule simple de Louis Blanc une solution matérialiste.
Qu'on développe et qu'on dise: «A chacun suivant les besoins de son estomac, de son coeur et de son intelligence.» Ou bien: «A chacun selon son appétit, sa conscience et son génie.» C'est toujours la même chose.
Ici, je suis d'accord avec Leroux, qui est parti de là pour composer un étrange système de triade où mon intelligence ne peut le suivre.
Vous voyez bien que je ne suis pas plus en désaccord de principes avec vous qu'avec Louis Blanc, et je ne saisis pas même le combat que ces formules, posées d'une manière ou de l'autre, peuvent se livrer dans votre esprit ou dans le sien. Ou je ne suis pas assez intelligente pour le comprendre, ou la différence est imaginaire et tient à des préventions toutes politiques, ou bien encore vous ne vous êtes pas assez interrogés et compris l'un l'autre. C'est le défaut des formules. Il y a un moment où le sentiment général, étant un, les admet comme l'expression d'une vérité irréfutable dans la pratique; mais, tant qu'elles planent dans la sphère des discussions métaphysiques, elles prennent, pour les divers esprits, diverses significations mystérieuses, et on se dispute sur des mots sans tomber d'accord sur l'idée. Toutes les fois que j'ai entendu démolir Louis Blanc, c'est au moyen d'inductions qui n'étaient nullement, selon moi, la déduction de ses formules.