Je suis bien vivement affectée du coup qui vous frappe. Quelque prévu qu'il fût,—car vous me l'aviez comme annoncé, la dernière fois que je vous ai vu,—je comprends que votre douleur doit être grande, sachant combien vous aimiez cet excellent père. C'était aussi un digne homme, brave, loyal et d'une âme généreuse.
Vous devez à son souvenir d'être encore lui, c'est-à-dire de résister au chagrin, aux découragements qui s'emparent du coeur dans ces terribles séparations, et de tenir bien haut toujours le drapeau de la vie, il est lourd, j'en conviens, et la main des plus forts s'engourdit souvent à le porter! Mais vous avez, pour ne pas faiblir, entre mille autres dons de Dieu, le souvenir de ce père si jaloux de votre bonheur. Vivre bien et noblement est une dette que vous avez contractée envers lui et que vous saurez acquitter en restant vous-même, dans le chagrin comme dans le calme.
Croyez que vos amis, vous sachant affligé si profondément, vous aiment davantage. Mon fils se joint à moi pour vous le dire du fond du coeur.
G. SAND.
CDLX
A M. JULES BOUCOIRAN, RÉDACTEUR EN CHEF DU COURRIER DU GARD, A NÎMES
Nohant, 31 juillet 1860.
Cher vieux,
C'est une joie toujours, ici, de recevoir de vos nouvelles. Tout le monde va bien. Je me porte infiniment mieux depuis que je suis vieille et je réponds vite à votre demande.
Non, les ouvrages des vivants ne tombent jamais dans le domaine public, et les héritiers en ont la propriété vingt ou trente ans encore après eux. Mais tous mes ouvrages sont vendus aussitôt que faits, pour un temps donné; car on ne gagne pas ses frais à éditer soi-même. La Société des gens de lettres, dont je fais toujours partie, n'a le droit de traiter que pour de très courts écrits. Au delà de cent mille lettres, elle est liée et même je crois que ce chiffre a été réduit.