Nous sommes arrivés, par un temps de chien (le 18 courant), à Toulon, où Maurice, pressé de me trouver un gîte convenable aux environs, était depuis huit jours, courant d'une campagne à l'autre, et par conséquent ne pouvant songer à aller vous voir. Il a été à Hyères, il en est revenu mécontent, ne trouvant rien là de possible pour mes goûts de solitude et de vraie campagne. Il s'est rabattu sur la rade de Toulon et sur les golfes voisins. Enfin, la veille de mon arrivée, il a trouvé une maisonnette toute petite, mais bien propre, dans un pays idéalement beau. Je ne vous en dis rien: vous verrez notre site et nos environs. L'endroit s'appelle Tamaris. (Je m'y suis installée le 19.)—Mais, pour y arriver, soit par mer, soit par terre, il faut quelques renseignements locaux. Donc, quand vous viendrez nous voir, il faudra aller par le chemin de fer jusqu'à Toulon. Là, vous irez trouver Charles Poncy, notre ami, rue du Puits, n° 7. Il vous amènera ou vous fera conduire, et, en même temps, il vous remettra ou vous fera remettre une clef au moyen de laquelle vous aurez, chez nous, un gîte; car nous n'avons qu'une partie de la maison; mais notre propriétaire, homme très aimable, nous a promis une chambre d'ami dès que nous en aurions besoin. Voilà! Nous n'avons encore eu que deux jours de beau temps sur six. Ne venez pas sans que le temps soit remis; car je ne pense pas que nous différions beaucoup de température, sauf qu'ici nous avons des pluies insensées quand le ciel s'y met, et nos chemins sont laids, notre horizon triste, notre campagne maussade par conséquent. Il faut que nous puissions vous promener dans le soleil.
Sur ce, à bientôt, j'espère, cher enfant. Ce sera une joie de famille, et, en attendant, on vous embrasse de coeur.
G. SAND.
CDLXXII
A M. CHARLES DUVERNET, A NEVERS
Tamaris, 15 mars 1861.
Mon cher vieux,
Je t'adresse ma lettre à Nevers, bien que je pense que tu doives être au Coudray; mais je me dis que, de Nevers, on te l'enverra exactement, tandis que, du Coudray à Nevers, ce ne serait peut-être pas la même chose.
J'ai reçu la tienne, de lettre, et je suis heureuse de voir que ton petit mioche te donne toutes les joies de la grand'paternité,—je souligne! Voici, hélas! comment tout se compense et s'équilibre dans le bien et dans le mal pour chacun de nous. Mes yeux voient des mers d'azur, des montagnes superbes, des fleurs charmantes; mais ils ne verront plus que le portrait de ma pauvre Nini, qui était la perle et la fleur par excellence de ma vieillesse. Je ne la sentirai plus sur mes genoux ni dans mes bras, je n'entendrai plus sa voix, je n'échangerai plus rien avec elle en cette vie.—Résignons-nous; notre cause et notre but nous sont, inconnus, mais ils sont l'oeuvre et le vouloir de Dieu. Ils ne peuvent donc être mauvais, et tout, après la vie, doit être dédommagement, puisque, dès cette vie, tout conduit à la notion de l'équilibre et de la rémunération.
Maurice a été à Hyères pour la seconde fois, un peu poussé par un dégoût momentané du séjour de Tamaris, où le mistral souffle de temps en temps, et plusieurs jours de suite avec une violence inouïe. J'étais assez souffrante et il disait que si le climat d'Hyères était moins brutal, il voulait m'y transporter. Mais il a trouvé que c'était la même chose, alternative de bourrasques et de séries de jours admirables.