Oui, cent fois oui! mais c'est commencer par la fin le beau roman de l'avenir. D'autres protestants du passé, les hussites taborites, avaient dit: «Un temps viendra où il n'y aura plus ni lois ni autorités dans la ville sainte.»

Je le crois aussi, ce temps viendra. Nous sommes à peine arrivés à la première aube de notre existence intellectuelle et morale. L'Évangile de saint Jean sera un jour aussi clair que le soleil, et nous nous aimerons les uns les autres parce que nous serons bons et raisonnables. Nous n'aurons plus besoin de rois ni de papes, ni même de républiques. Personne ne prêchera plus la loi, qui sera dans tous les coeurs; personne ne commentera plus la Bible pour demander à son examen la règle de sa conduite. Nous serons tous des anges dans la ville sainte.

Mais où est-elle? dans une autre planète, ou dans celle-ci? Pourquoi pas dans une autre? Notre âme est libre, donc elle est immortelle et peut aller dans tous les mondes. Et pourquoi pas dans celle-ci? Nous avons la notion de la perfectibilité et nous pouvons transformer, diviniser presque le monde où nos générations se succèdent en se léguant leurs travaux et leurs conquêtes.

Mais nous sommes loin du but, et, si l'idéal de Channing est beau et grand, s'il est réalisable,—j'en suis persuadée,—il ne l'est pas par la doctrine de l'individualisme. Cela, je le nie de toute ma conscience, de tout mon coeur et de toute ma foi.

Channing s'est trompé et beaucoup d'Européens, séduits par l'audace de ce coeur optimiste, enthousiaste et léger, ont aimé cette tolérance religieuse qui était l'oeuvre de notre XVIIIe siècle français.

CDXCIII

A M. VICTOR BORIE, A PARIS

Nohant, 8 septembre 1861.

Eh bien, bravo, mon bonhomme! c'était affreux de se condamner à vieillir seul, et, d'ailleurs, tu trouves une personne de mérite; on en a toujours quand on est aimé pour soi. Elle t'accepte, c'est qu'elle t'aime aussi; elle n'a rien, mais tu travailles; tu te sens beaucoup de dévouement et d'affection, puisque tu ne recules pas devant une vie sans repos et sans égoïsme. Moi, j'approuve tout cela; c'est dans mes idées et je voudrais que mon fils eût la sagesse d'en faire autant. J'aimerai ta femme comme je t'aime tu peux y compter. Amène-la bientôt à Nohant, où elle sera reçue avec la plus vraie sympathie. On ne te nichera plus au pavillon et on ne te fera plus enrager, puisque le mariage aura fait de toi un homme sérieux. Manceau t'embrasse et t'approuve; je ne parle encore de ton mariage qu'à lui, ne sachant pas si tu veux qu'on le sache dès à présent.

Maurice doit être au Niagara ou au lac Supérieur, bien plus loin; il se porte bien et il est content. Nous allons commencer nos comédies; nous n'avons pas Lucien, qui, heureusement pour lui, a trouvé un emploi; ni la famille Luguet: la pauvre Caroline a été bien malade et ne peut bouger. Mais nous nous arrangerons tout de même et nous aurons, comme tu vois, un appartement à ta disposition.