Ne pensez pas que je ne comprenne point du tout ce que vous avez voulu faire et que je ne voie pas le côté sain de cette violente étude. Je sais que montrer et dévoiler les mauvais et les lâches est plus instructif que la prédication et la lecture de la Vie des Saints. Je conviendrai avec vous que, Feuillet et moi, nous faisons, chacun à notre point de vue, des légendes plutôt que des romans de moeurs. Je ne vous demande, moi, que de faire ce que nous ne savons pas faire; et, puisque vous connaissez si bien les plaies et les lèpres de cette société, de susciter le sens de la force en le prenant justement dans le milieu que vous montrez si vrai, et que vous avez si magnifiquement observé et disséqué.

Je vous demande, je vous supplie, à présent que vous venez de faire le chef-d'oeuvre de la victoire du mal, de nous faire le chef-d'oeuvre du réveil au bien. Montrez-nous un véritable homme de coeur écrasant ces vermines, bravant ces luxures, méprisant avec une facilité logique et simple cette sotte vanité de paraître fort dans l'absurde et puissant dans l'abus de la vie; vous venez de prouver que cette vanité est toujours souffletée par la nature qui se venge.

Ayez le courage d'incarner la preuve du triomphe. Que les méchants triomphent si vous voulez dans l'opinion. Inutile de farder le monde si bête et si corrompu; mais que Job sur son fumier soit le plus beau et le plus heureux de tous; si beau, que le jeune lecteur aime mieux être Job que tous les autres. Ah! que ne puis-je! que n'ai-je votre âge et vos forces! que ne sais-je tout ce que vous savez!

Pourquoi le Demi-Monde qui mettait à nu Madelon et ses dupes, et ses complices; a-t-il captivé les plus récalcitrants à ce genre de peinture, et moi toute la première? C'est parce qu'il y a auprès d'elle deux hommes qui triomphent: l'un qui la démasque et l'autre qui la répudie, sans que personne se venge.

Pourquoi l'auteur du Demi-Monde a-t-il le droit de tout dire et de tout montrer? C'est parce qu'on sent en lui un grand instinct de lutte contre ce torrent où il aurait pu être englouti. Il ne vous est pas permis, avec cette magnifique puissance que vous avez, de ne pas faire du bien. Il faut en faire. Il faut vous venger ainsi de tout le mal qu'on vous a fait, faute de vous comprendre. C'est quelqu'un qui vous a compris qui ose et qui doit vous dire cela, du fond d'un coeur mille fois brisé et toujours heureux quand même.

GEORGE SAND.

DXXIX

A M.

Nohant, avril 1863.

Oui, sans doute, monsieur, je me souviens et je lis votre livre. Vous êtes un noble, vaste et généreux esprit. Mon fils partage vos idées; car il s'est fait protestant avec sa femme, et compte élever ses enfants dans la croyance avancée de la Réforme, dont vous êtes un des plus éminents et des plus fervents apôtres. Mais, moi, tout en vous aimant et vous admirant du meilleur de mon âme, je serai de moins en moins chrétienne, je le sens, et, chaque jour, je sens aussi poindre une autre lumière au delà de cet horizon de la vie vers lequel je marche avec une tranquillité toujours croissante.