Marc-Antoine Sand est né ce matin, anniversaire de la prise de la Bastille. Il est grand et fort et il m'a regardée dans les yeux d'un air attentif et délibéré, quand je l'ai reçu tout chaud dans mon tablier. Je crois que nous nous connaissions déjà et il m'a eu l'air de vouloir dire: «Tiens! c'est donc toi?» On l'a fourré dans un bain de vin de Bordeaux, où il a gigoté avec une satisfaction marquée. Ce soir, il tette avec voracité, et sa nourrice, qui n'est autre que sa petite mère, est gaie comme un pinson. Nous avons tiré le petit canon et un pifferari d'Auvergne est venu lui faire entendre le plus primitif des chants gaulois. Le père Maurice a pleuré comme un veau et le père Calamatta comme une huître, à la vue de ce solide moutard! Tout le monde est dans la joie: voilà! Merci pour votre bonne lettre du 5 juillet; réjouissez-vous avec nous, mon grand fils, et venez bientôt nous voir.
G. SAND.
DXXXI
A M. LEBLOIS, PASTEUR, A STRASBOURG
Nohant, 3 août 1863.
Monsieur,
Vos excellents discours nous ont beaucoup frappés, mon fils, ma belle-fille et moi, et je vais tout de suite et sans préambule répondre à votre bonne lettre en vous parlant à coeur ouvert.
Mon fils s'est marié civilement l'année dernière. D'accord avec sa femme, son beau-père et moi, il n'a pas fait consacrer religieusement son mariage. L'Église catholique, dans laquelle nous sommes nés, professe des dogmes et les corrobore de doctrines antisociales et antihumaines qu'il nous est impossible d'admettre. Un cher petit garçon est né de cette union, il y a quinze jours. Depuis que sa mère l'a conçu et porté dans son sein, nous nous sommes demandé tous les trois s'il serait élevé dans les vagues aspirations religieuses qui peuvent suffire à l'âge de raison (à la condition de chercher la vérité dans des conceptions mieux définies), ou si nous essayerions, dans le but de le préparer à devenir un homme complet, de le rattacher à une foi idéaliste, sentimentale et rationnelle. Mais où trouver cette foi assez formulée de nos jours pour être mise à la portée d'un enfant?
Nous songions au protestantisme, uniquement parce qu'il est une protestation contre le joug romain; mais cela était loin de nous satisfaire. Deux dogmes, l'un odieux, l'autre inadmissible, la divinité de Jésus-Christ et la croyance au diable et à l'enfer, nous faisaient reculer devant un progrès religieux qui n'avait pas encore eu la franchise ou le courage de rejeter ces croyances.
Vos sermons nous délivrent de ce scrupule, et mon fils, voulant que son mariage et la naissance de son fils soient religieusement consacrés, je n'ai plus d'objections à lui faire contre deux sacrements qui attacheraient son union et sa paternité à votre communion.