Puisque le pauvre nid est désolé encore, laissez l'herbe et les branches pousser sur le seuil.—Quand vous reviendrez les écarter, les douloureux souvenirs auront fait place à cette grave sérénité que la mort laisse après elle dans les coeurs auxquels la conscience ne reproche rien.

Mais il est inutile de vouloir hâter ce moment. La nature a droit aux larmes. C'est un soulagement qu'elle exige en même temps qu'un noble tribut qu'elle paye. Votre chère enfant reçoit par là un grand baptême. Elle en appréciera plus tard l'effet salutaire et fortifiant.

J'ai reçu toutes vos lettres.—J'ai partagé et ressenti toutes vos émotions. Me voilà enfin sortie, pour quelques jours, d'une grande crise de travail. Pour m'en distraire, je lis Emerson, que je ne connaissais pas. C'est un philosophe américain, à la fois savant, poète, critique et métaphysicien, un vaste cerveau un peu obscurci par trop de clartés diverses, mais sublime, il n'y a pas à dire.

Notre enfant est superbe et remarquablement aimable et gentil. Il a une précocité extraordinaire et qui m'inquiète par moments: quelque chose dans l'oeil qui n'est pas de son âge.—Mais je ne m'arrête pas à cette remarque. La santé, la fraîcheur et l'embonpoint; en outre, la force musculaire sont tout à fait rassurantes. La petite mère est bonne nourrice et absolument dévouée à son petiot. Maurice est donc très heureux et tout le monde vous embrasse tendrement.

DXLI

A M. EUGÈNE CLERH, A PARIS

Nohant, 31 décembre 1863.

Mon cher enfant,

Je vous remercie de votre charmant travail et de vos bons souhaits de nouvelle année. Les petits services que j'ai pu vous rendre portent avec eux leur récompense, puisque vous êtes digne qu'on s'intéresse à vous. Votre excellente mère m'a écrit une aimable lettre dont je vous prie de la bien remercier pour moi. Promettez-lui de ma part, ma constante sollicitude pour vous; car vous serez toujours, je n'en doute pas, raisonnable, laborieux et délicat comme je vous connais à présent.

Soyez sûr, mon cher enfant, que nous faisons tous notre destinée. La société est, dans tous les temps, un océan à traverser dans un sens ou dans l'autre. Petit ou grand, il nous faut faire le voyage. La mer mange un bon nombre de passagers; mais il ne faut pas s'occuper de cela, parce qu'on meurt dans son lit tout aussi bien que dans les tempêtes. Il faut s'occuper de bien naviguer si l'on a une barque, ou de bien nager si l'on n'a que ses bras, et de ne pas être englouti par sa faute.