Les coqs ont aussi jeté beaucoup de fanfares simultanées de tous les points habités de la campagne; mais aucun autre animal n'a donné signe d'étonnement ou de terreur. Les paysans qui ne nous ont pas vus regarder en l'air ne se sont aperçus de rien; d'où je conclus que notre père le soleil peut nous retirer les cinq sixièmes de sa lumière sans que la terre s'en ressente beaucoup.

Ce qui est plus étonnant que tout cela, et ce que la science ne peut pas nous expliquer, c'est le froid inouï de ce mois de juillet. Nous commençons à savoir les lois qui régissent les astres placés à des distances fabuleuses de notre pauvre petite planète. Mais nous ne savons rien des causes de perturbation de notre atmosphère, de ce milieu qui est encore la terre et au sein duquel nous nous agitons sans pouvoir soumettre nos travaux, notre locomotion, nos projets de tout genre à des prévisions tant soit peu certaines.

M. Babinet ne nous avait-il pas fait espérer un été brûlant? Le ciel, notre petit ciel relatif, semble se rire de toutes nos grandes observations. Il serait bien temps que la science pût être illuminée de quelque soudaine découverte en ce genre, découverte dont les résultats immédiats auraient tant d'influence sur notre destinée. La fourmi, «que ne surprend jamais l'orage»; la taupe, dont les villes souterraines bravent les intempéries de la surface; le rat des champs, qui ne manque jamais de faire la provision d'hiver en temps utile; les oiseaux émigrants, qui semblent doués d'un sens divinatoire; en sauraient-ils plus long que nous à mille égards?

A vous dire le vrai, je ne crois pas beaucoup à la terreur des animaux, même durant une éclipse totale de soleil. Je les crois avertis par l'instinct du peu de durée du phénomène.

CDXII

A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 15 août 1857.

Cher enfant,

Ne donnez jamais les lettres des défunts que l'on vous demande. Cela cache, en général, des spéculations. Celles qui sont honnêtes (comme les lettres de Lamennais recueillies assez religieusement par Old-Nick) n'aboutissent pas, et risquent, pour tout résultat, de vous priver de vos autographes qui s'égarent. Ces essais n'aboutissent pas, par la raison que les parents, héritiers, ou amis exécuteurs testamentaires, réclament le monopole de ces publications. C'est leur droit. Ils l'exercent tantôt par cupidité, tantôt par respect véritable pour la mémoire du défunt. En effet, si le défunt revenait, il ne serait pas toujours très content de voir publier entièrement des lettres qu'il n'a pas destinées au public. On est donc obligé de tronquer. Eh bien, cela n'est pas très facile. Les gens qui publient demandent, à ceux qui cèdent leurs lettres, d'avoir l'autographe entre les mains, se disant responsables de l'authenticité de ces lettres. Dès ce moment, vous êtes à leur discrétion. S'ils publient ce que vous ne voulez pas, à qui vous en prendrez-vous? Bref, on se lance dans de grands ennuis et on s'expose à des tracasseries judiciaires fort désagréables.

Dans mon souvenir, les lettres de Béranger à vous sont aigres-douces pour moi. Celles qu'il m'a écrites sur vous sont méchantes pour vous. Il était méchant d'esprit et de langue, bien que le coeur fût noble et la conduite noble dans tout ce qui avait rapport à lui-même. Il savait donner et ne pas recevoir. C'était une grande science dans sa position; mais il était bien flatteur et bien perfide là où il ne risquait rien, et il abusait souvent du respect religieux que l'on avait pour son génie, pour son âge et pour sa probité. Le pauvre Eugène Sue, mort si jeune, avait un bien autre coeur!