Il a fait un temps inouï de chaleur et de soleil. Nous avons de la pluie aujourd'hui, après une sécheresse qui commençait à inquiéter nos jardiniers. Je pense que vos bords de la Loire sont plus brumeux que Nohant et le Coudray, qui ne peuvent attraper les nuages que par le bout de la queue.

Maurice est à Paris, lancé aussi dans les comédies de salon. Il paraît que c'est la fureur à présent. Mais il n'a pas une petite besogne; car il est investi aussi du rôle d'auteur de ces bluettes. En outre, il a chez lui un théâtre de marionnettes et donne des soirées d'artistes.

Paris est comme galvanisé aux approches d'on ne sait quelles crises politiques ou financières que les pessimistes voient en noir. Ce stupide et féroce attentat a produit son inévitable effet. On a serré la mécanique, et ce n'est pas le moyen de faire tourner les roues. Je crois qu'il eût été beaucoup plus habile de montrer beaucoup de confiance à une nation dont la majorité (et même l'opposition) éprouve un extrême dégoût pour l'assassinat. Enfin le monde suit toujours les mêmes chemins, et les mêmes fautes se recommencent dans tous les partis. Espérons que les moeurs s'adouciront; je ne fais point de voeux pour la nuance Orsini et Compagnie. Quand on pense que l'on pouvait avoir là un de ses enfants écharpé par la mitraille, on ne plaint pas ceux, dont le procès va s'instruire. Je voudrais bien savoir ce que diraient certaines mères de famille trop spartiates de notre connaissance, si elles recevaient une aussi cruelle leçon.

D'ailleurs, toute conscience humaine se révolte contre le meurtre qui sort de dessous terre. Batailles dans les rues, guerres civiles, émeutes et coups d'État, c'est de la lutte de part et d'autre, et, comme dit la chanson berrichonne:

Y va voir qui veut,
En revient qui peut.

Mais ces foudres qui rampent et qui sont de véritables guets-apens au coin d'un bois, Dieu merci, la France ne les aime pas.

Bonsoir, mon cher vieux. Embrasse pour moi toute la chère famille, et dis-leur à tous combien je les aime. Je n'ai pas encore lu le Fils naturel de «mon fils»; car c'est ainsi que j'appelle et que s'intitule avec moi l'auteur. C'est une belle, riche et généreuse nature, un excellent enfant et un vrai talent. Sa pièce a-t-elle les défauts que tu as trouvés à une première lecture? Toute chose a ses taches: les tableaux de Raphaël en ont; leur plus grand défaut, à mes yeux, est même de n'en avoir pas toujours assez, parce que je crois que, dans les arts, le premier rang n'est pas à ce qui a le moins de défauts, mais à ce qui a (nonobstant les défauts) le plus de qualités. On pourrait encore dire ainsi: peu de qualités et peu de défauts, oeuvre sans valeur; beaucoup de défauts avec beaucoup de qualités, oeuvre de mérite.

Oui, j'ai été à Gargilesse par les jours les plus froids de janvier.
A midi, zéro à Nohant; deux degrés et demi au-dessous de zéro à
Gargilesse. Nous avons marché sur la Creuse gelée, c'était superbe.

[1] Personnage du Château des Désertes.

CDXXIV