A M. CHARLES PONCY, A TOULON

Nohant, 17 décembre 1858.

Cher enfant, j'ai envoyé tout de suite votre lettre à Patureau.—Vous faites bien de lui dire tout ce qui peut le décider à rester; mais, moi, je crois faire aussi bien en lui disant tout ce qui peut le décider à partir. Sa sagesse pèsera le tout. Mais je suis aussi sûre que possible qu'il profitera de la concession et des moyens qui lui sont généreusement accordés de remplir ses devoirs de famille. Vous vous faites difficilement une idées des impossibilités de son existence chez nous. Outre les ennemis sans nombre que sa popularité, lui a créés à une certaine époque, cette popularité qui existe plus que jamais, et à laquelle il ne peut plus se soustraire, lui crée elle-même, des soucis et des dangers toujours renaissants. Il n'est pas d'homme plus prudent que lui, et pourtant il est fatalement condamné à des imprudences, un jour ou l'autre. Et puis cette popularité lui crée des devoirs dont beaucoup sont factices selon moi, sans cesser d'être impérieux. Les services à rendre l'ont ruiné! Le temps perdu à écouter bien des bavardages, et l'exil deux fois, l'ont forcé à des emprunts considérables. Il peut se libérer en vendant tout ce qu'il a, mais, après, il lui faudra redevenir simple journalier. Or les ennemis lui refusent le travail. Que faire avec femme et enfants?—Et puis être journalier à son âge, c'est très dur! Qu'une maladie l'arrête, c'est la famine à la maison. Il fait son devoir en consacrant les dix années de force qu'il a encore devant lui à assurer l'existence des siens et à leur créer un avenir. Il a dû vous répondre. Je ne dois le revoir qu'au jour de l'an.

Bonsoir, mon cher enfant, et toutes nos tendresses à vous et chez vous.

CDXLIV

AU MÊME

Nohant, 28 décembre 1858.

Enfin! tout est arrivé, aujourd'hui seulement, 28, à dix heures du matin; et… consolez-vous: tout en bon état, les coquillages vivants! notez bien ceci, que, si Toulon voulait en envoyer à Paris, ces animaux-là se conservent et se moquent de notre climat, lequel, du reste, est très doux depuis un mois de déluge. Nous avions renoncé à recevoir ce malheureux envoi; nous pensions qu'il était égaré ou dévoré par les commis du chemin de fer.

C'est égal, il n'y a pas plus de conscience dans cette administration que dans toutes les autres messageries. Tout pouvait arriver gâté, et nous étions volés tout de même. Aviez-vous mis à la grande vitesse?—Et puis, une autre fois, je ne crois pas qu'il faille payer d'avance le port. On se moque d'un paquet payé; c'est le dernier dont on s'occupe.

Mais oublions le chapitre, des désagréments. Nous avons mangé ce matin, une partie des coquillages;—exquis! les moules moins fraîches que les praires; mais tout le reste aussi frais que sortant de la mer et remuant sous le couteau de l'ouvreuse. Cette amertume dont vous parlez est peu sensible. Je crois que le temps écoulé hors de l'eau bonifie beaucoup ce comestible. Avis aux Toulonnais!