Il y a bien des jours que je veux vous répondre pour vous dire d'abord que je suis contente que vous soyez reçu aux Français, puisque c'était votre désir; et puis que je vous remercie de toutes les choses bonnes et aimables que vous me disiez à propos de Constance Verrier. Et puis aussi, je voulais vous demander de faire reproduire dans la Presse une page de Victor Hugo qui me venge bien noblement de certaines insultes, archicalomnieuses, Dieu merci! mais le temps m'a manqué soir et matin, pour vous faire remerciement de cet appel à votre amitié. Voilà que je trouve cette page insérée tout au long dans la Presse, et je pense que c'est à vous que je le dois. Merci donc encore, et de tout coeur.
Maurice m'écrit qu'il vous a vu et que vous allez bien. Moi, je pioche toujours avec une passion tranquille, moitié habitude, moitié besoin d'esprit. Je me demandais l'autre nuit, en m'endormant, pourquoi nous aimions tant à produire, nous autres gens du métier, et j'ai trouvé une réponse ingénieuse, pour quelqu'un qui dormait déjà aux trois quarts: C'est que, dans la vie que nous menons, rien ne s'arrange comme nous l'avons souhaité ou prévu, et que, dans les histoires que nous inventons, nous sommes maîtres des destinées de nos personnages. Nous faisons avec eux le métier de Dieu, ce qui est très amusant, bien que ce ne soit qu'un règne dans le monde des rêves.
Sur ce, bonsoir et encore merci, et à vous de tout coeur.
G. SAND.
CDLVI
A MADEMOISELLE LEROYER DE CHANTEPIE, A ANGERS
Nohant, 12 février 1860.
Chère mademoiselle,
Je voudrais me mettre à votre point de vue, et trouver, dans votre croyance, une ancre de salut à vous indiquer. Mais je ne crois pas à l'institution catholique, et toute forme arrêtée dans la pratique du culte me semble un obstacle entre Dieu et l'âme qui se connaît. Vous-même, vous vous révoltez contre l'efficacité du prêtre, puisque vous n'en trouvez aucun qui vous console et vous rassure.
Vous vous faites de Dieu une idée trop étroite et vous ne voyez en lui qu'un juge façonné à l'image de l'homme. Cela m'étonne de la part d'un grand coeur et d'un grand esprit comme vous. Il faut que votre cerveau soit malade; et, je vous l'ai dit souvent, vous devriez changer momentanément de milieu, voyager un peu, aller à Paris, secouer enfin cette mélancolie noire qui vous ronge et qui n'a rien d'agréable à la Divinité, rien d'utile à vos semblables.