Cher vieux,

Je suis inquiète, de n'avoir pas de tes nouvelles depuis cette indisposition dont tu me parlais. Es-tu guéri? Oui, nous irons voir les galets et les falaises, le mois prochain, si tu veux, si le coeur t'en dit. Le roman galope; mais je le saupoudrerai de couleur locale après coup.

En attendant, je suis encore ici, fourrée jusqu'au menton dans la rivière tous les jours, et reprenant mes forces tout à fait dans ce ruisseau froid et ombragé que j'adore, et où j'ai passé tant d'heures de ma vie à me refaire après les trop longues séances en tête-à-tête avec l'encrier. Je serai définitivement le 16 à Paris; le 17 à une heure, je pars pour Rouen et Jumièges, où m'attend, chez M. Lepel-Cointet, propriétaire, mon amie madame Lebarbier de Tinan; j'y resterai le 18 pour revenir à Paris le 19. Passerai-je si près de toi sans t'embrasser? J'en serai malade d'envie; mais je suis si absolument forcée de passer la soirée du 19 à Paris, que je ne sais pas si j'aurai le temps. Tu me le diras. Je peux recevoir un mot de toi le 16 à Paris, rue des Feuillantines, 97. Je ne serai pas seule: j'ai pour compagne de voyage une charmante jeune femme de lettres, Juliette Lamber. Si tu étais joli, joli, tu viendrais te promener à Jumièges le l9. Nous reviendrions ensemble, de manière que je puisse être à Paris à six heures du soir au plus tard. Mais, si tu es tant soit peu souffrant encore, ou plongé dans l'encre, prends que je n'ai rien dit et remettons à nous voir au mois prochain. Quant à la promenade d'hiver à la grève normande, ça me donne froid dans le dos, moi qui projette d'aller au golfe Jouan à cette époque-là!

J'ai été malade de la mort de mon pauvre Rollinat. Le corps est guéri, mais l'âme! Il me faudrait passer huit jours avec toi pour me retremper à de l'énergie tendre; car le courage froid et purement philosophique, ça me fait comme un cautère sur une jambe de bois.

DCL

PROTESTATION INSÉRÉE DANS LE JOURNAL LA LIBERTÉ A PARIS

Nohant, 23 septembre 1867.

J'apprends avec la plus grande surprise que des journalistes sont menacés de poursuites, pour avoir reproduit un fragment de la préface du roman de Cadio, dont je suis l'auteur. Si ce fragment est dangereux, ce que je ne crois pas, pourquoi ceux qui l'ont cité seraient-ils plus blâmables que celui qui l'a écrit? Dira-t-on qu'en rapportant un fait historique encore inédit, on a voulu raviver des haines mal assoupies? Il est facile, en lisant toute la préface et tout le roman de Cadio, de voir que le but de l'ouvrage est diamétralement contraire à cette intention: que l'auteur s'est, pour ainsi dire, absenté de son travail, afin de laisser parler l'histoire; et l'histoire prouve de reste que les plus saintes causes sont souvent perdues quand le délire de la vengeance s'empare des hommes.

Si jamais l'horreur de la cruauté, de quelque part qu'elle vienne, a endolori et troublé une âme, je puis dire que le roman de Cadio est sorti navré de cette âme navrée, et que, pour conserver sa foi, l'auteur a dû lutter contre le terrrible spectre du passé. Il est impossible d'étudier certaines époques et de revoir les lieux où certaines scènes atroces se sont produites sans être tenté de proscrire tout esprit de lutte et sans aspirer à la paix à tout prix.

Mais la paix à tout prix est un leurre, et celle qu'on achète par des lâchetés n'est qu'un écrasement féroce qui ne donne pas même le misérable bénéfice de la mort lente. Ce n'est donc pas par le sacrifice de la dignité humaine que l'on pourra jamais conquérir le repos; c'est par la discussion libre, et par elle seule, que l'on pourra préparer les hommes à traverser les luttes sociales sans éprouver l'horrible besoin de s'égorger les uns les autres. Laissez donc la discussion s'établir sérieuse, pour qu'elle devienne impartiale. Tout refoulement de la pensée, tout effort pour supprimer la vérité soulèveront des orages, et les orages emportent tôt ou tard ceux qui les provoquent.