Je vis tout autrement; mais, si je n'avais pas de sommeil, je n'hésiterais pas à changer vite toutes mes habitudes. Le travail est un acte de lucidité. Pas de complète lucidité sans repos préalable. Pardon pour tous ces lieux communs, dont votre énergie et votre ardeur ne changeront pas l'impassible et fatale vérité!

Ma Lina ne se pique pas de calme; mais elle a de grands mouvements de vouloir et de raison qui se succèdent et se rattachent les uns aux autres après qu'une émotion vive a semblé les briser. C'est une nature rare, une grande force dans une exquise finesse. Elle est toute disposée à vous aimer, mais elle n'est pas expansive; elle est plutôt timide à première vue et observant plus qu'elle ne songe, à montrer. Elle eût été une artiste, si elle n'eut été avant tout une mère. Ce sentiment-là a absorbé toute sa vie depuis six ans. Elle y a mis toute son âme.

Nos fillettes prospèrent. Aurore s'est développée avec le printemps plus qu'elle n'avait fait dans tout l'hiver. Elle est plus impétueuse et plus capricieuse. Elle a des besoins de mouvement immodérés, tant mieux! L'autre s'annonce comme la déesse de la tranquillité, mais gare aux premières dents.

Bonsoir, ma chère mignonne; tendres baisers à Toto et à vous. Mille amitiés à Adam, qui n'est, pas un homme ordinaire. Je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai su l'apprécier. Bonté, raison, douceur et une exquise finesse, il a tout ce que j'aime et tout ce que j'estime dans le sexe à barbe. Guérissez-le vite et nous l'amenez le plus tôt possible.

Faites tous mes compliments aux personnes bienveillantes de votre entourage;—et mon souvenir à vos gentils brigasques des deux sexes.

[Footnote 1: Mademoiselle Alice Lamessine, aujourd'hui madame Paul
Segond, fille du premier mariage de madame Edmond Adam.]

DCLXVIII

A MADAME LEBARBIER DE TINAN, A PARIS

Nohant, 26 mars 1868.

Je suis désolée, chère amie, de vous savoir toujours malade, forcée de lutter avec tout votre courage contre la souffrance, et, si quelque chose me rassure, c'est que vous aimez le travail. C'est une seconde âme qui nous remplace les forces fatiguées et qui nous sauve là où les médecins échouent.