Pour mon compte, je ne suis pas le disciple de Jean-Jacques jusqu'au Contrat social: c'est peut-être grâce à Montaigne; et je ne suis pas le disciple de Montaigne jusqu'à l'indifférence: c'est, à coup sûr, grâce à Jean-Jacques.
Voilà ce que je vous réponds, monsieur, sans vouloir relire ce que j'ai dit de Montaigne il y a vingt ans. Je ne m'en rappelle pas un mot, et je ne voudrais pas me croire obligée de ne pas modifier ma pensée, en avançant dans la vie. Il y a plus de vingt ans que je n'ai relu Montaigne en entier; mais, ou j'ai la main heureuse, ou l'affection que je lui porte est solide; car, chaque fois que je l'ouvre, je puise en lui un élément de patience et un détachement nouveau de ce que l'on appelle classiquement les faux biens de la vie.
J'ose me persuader que le couronnement d'un beau et sérieux travail sur Montaigne serait précisément, monsieur, toute critique faite librement, sévèrement même, si telle est votre impression, un parallèle à établir entre ces deux points extrêmes: le socialisme de Jean-Jacques Rousseau et l'individualisme de Montaigne. Soyez le trait d'union; car il y a là deux grandes causes à concilier. La vérité est au milieu, à coup sûr; mais vous savez mieux que moi qu'elle ne peut supprimer ni l'un ni l'autre.
Pardon de mon griffonnage. Le temps me manque. Recevez l'expression de mes sentiments.
G. SAND.
DCLXXV
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 31 juillet 1868.
Je t'écris à Croisset quand même, je doute que tu sois encore à Paris par cette chaleur de Tolède; à moins que les ombrages de Fontainebleau ne t'aient gardé. Quelle jolie forêt, hein? mais c'est surtout en hiver, sans feuilles, avec ses mousses fraîches, qu'elle a du chic. As-tu vu les sables d'Arbonne? il y a là un petit Sahara qui doit être gentil à l'heure qu'il est.
Nous, nous sommes très heureux ici. Tous les jours, un bain dans un ruisseau toujours froid et ombragé; le jour, quatre heures de travail; le soir, récréation et vie de polichinelle. Il nous est venu un Roman comique en tournée, partie de la troupe de l'Odéon, dont plusieurs vieux amis, à qui nous avons donné à souper à la Châtre: deux nuits de suite avec toute leur bande, après la représentation; chants et rires avec champagne frappé, jusqu'à trois heures du matin, au grand scandale des bourgeois, qui faisaient des bassesses pour en être. Il y avait là un drôle de comique normand, un vrai Normand qui nous a chanté de vraies chansons de paysans dans le vrai langage. Sais-tu qu'il y en a d'un esprit et d'un malin tout à fait gaulois? Il y a là une mine inconnue, des chefs-d'oeuvre de genre. Ça m'a fait aimer encore plus la Normandie. Tu connais peut-être ce comédien. Il s'appelle Fréville: c'est lui qui est chargé, dans le répertoire, de faire les valets lourdauds et de recevoir les coups de pied au c… Sorti du théâtre, c'est un garçon charmant et amusant comme dix. Ce que c'est que la destinée!