Je te quitte pour habiller les marionnettes, car on a repris les jeux et les ris avec le mauvais temps, et en voilà pour une partie de l'hiver, je suppose. Voilà l'imbécile que tu aimes et que tu appelles maître. Un joli maître, qui aime mieux s'amuser que travailler!

Méprise-moi profondément, mais aime-moi toujours. Lina me charge de te dire que tu n'es qu'un pas grand'chose, et Maurice est furieux aussi; mais on t'aime malgré soi et on t'embrasse tout de même. L'ami Plauchut veut qu'on le rappelle à ton souvenir; il t'adore aussi.

A toi, gros ingrat.

J'avais lu la bourde du Figaro et j'en avais ri. Il parait que ça a pris des proportions grotesques. Moi, on m'a flanqué dans les journaux un petit-fils à la place de mes deux fillettes et un baptême catholique à la place d'un baptême protestant. Ça ne fait rien, il faut bien mentir un peu pour se distraire.

DCLXXXVIII.

A M. EMILE ROLLINAT, EN GARNISON A PERPIGNAN

Nohant, 2 janvier 1869.

Cher enfant,

Merci de votre bon souvenir. Je suis heureuse de vous savoir content, c'est la marque d'un caractère solide et d'un esprit sérieux; car, puisque tous ceux de votre âge se plaignent, ne se trouvent bien placés nulle part et voudraient commander à la destinée, ce n'est pas tant le manque de philosophie que le manque de force qui fait ces âmes aigries, pleines d'exigence. Vous vous trouvez content d'avoir un état et vous savez vous y faire des loisirs utiles, un fonds d'études qui vous servirait au besoin. Je suis bien sûre à présent que l'avenir est à vous, que le destin ne vous traînera pas après lui, mais que vous le pousserez lui-même en avant. Les chagrins que vous rappelez, votre bien-aimé père me les avait confiés, et je l'ai vu bien tourmenté de votre avenir. Ce que je vous dis aujourd'hui, je le lui disais; car il me décrivait votre caractère, vos aptitudes, et on voyait sa tendresse dominer ses inquiétudes paternelles. La source de vos désaccords n'était dans aucun de vous: elle était en dehors de la famille, dans des idées d'autorité qui s'y glissaient malgré lui, et qui n'étaient pas justes, pas applicables à nos générations.

J'ai lu ces jours-ci un livre très bon et très touchant qui m'a rappelé mes entretiens sur vous avec ce cher père et qui, en vérité, sont comme un reflet de ces entretiens, bien qu'ils soient restés absolument entre lui et moi. Ce livre s'appelle les Pères et les Enfants. Il est d'Ernest Legouvé. Si vous ne pouvez vous le procurer à Perpignan, je vous l'enverrai; il vous fera du bien, j'en suis sûre, mais il faut le lire entier. Il met en présence le pour et le contre; la conclusion proclame l'indépendance de l'individu, l'affranchissement de l'homme par l'homme, du fils par le père, et en même temps, il renoue la chaîne souvent brisée des tendresses sublimes.