Tout cela est bien banal, cher ami, et, quand on est convié par un biographe comme vous, on voudrait être grand comme une pyramide pour mériter l'honneur de l'occuper.

Mais je ne puis me hausser. Je ne suis qu'une bonne femme à qui on'a prêté des férocités de caractère tout à fait fantastiques. On m'a aussi accusée de n'avoir pas su aimer passionnément. Il me semble que j'ai vécu de tendresse et qu'on pouvait bien s'en contenter.

A présent, Dieu merci, on ne m'en demande pas davantage, et ceux qui veulent bien m'aimer, malgré le manque d'éclat de ma vie et de mon esprit, ne se plaignent pas de moi.

Je suis restée très gaie, sans initiative pour amuser les autres, mais sachant les aider à s'amuser.

Je dois avoir de gros défauts; je suis comme tout le monde, je ne les vois pas. Je ne sais pas non plus si j'ai des qualités et des vertus. J'ai beaucoup songé à ce qui est vrai, et, dans cette recherche, le sentiment du moi s'efface chaque jour davantage. Vous devez bien le savoir par vous-même. Si on fait le bien, on ne s'en loue pas soi-même, on trouve qu'on a été logique, voilà tout. Si on fait le mal, c'est qu'on n'a pas su qu'on le faisait. Mieux éclairé, on ne le ferait plus jamais. C'est à quoi tous devraient tendre. Je ne crois pas au mal, mais je crois à l'ignorance…

Sonnez la Cloche, cher ami; étouffez les voix du mensonge, forcez les oreilles à écouter.

Vous avez fait de Napoléon III une biographie ravissante. On voudrait être déjà à cette sage et douce époque, où les fonctions seront des devoirs, et où l'ambition fera rire les honnêtes gens d'un bout du monde à l'autre.

A vous de coeur, bien tendrement et fraternellement.

G. SAND.

[1] Journal que publiait alors Louis Ulbach.