J'étais tout heureuse et fière pour vous de cette juste et légitime ovation. Vous la méritez cent fois, cher grand ami. Je n'entends pas louer ici votre puissance et votre génie; mais on peut vous remercier d'être le bon ouvrier et l'infatigable travailleur que vous êtes.
Quand on pense à ce que vous aviez fait déjà en 1833! Vous aviez renouvelé l'ode; vous aviez, dans la préface de Cromwell, donné le mot d'ordre à la révolution dramatique; vous aviez, le premier, révélé l'Orient dans les Orientales, le moyen âge dans Notre-Dame de Paris.
Et, depuis, que d'oeuvres et que de chefs-d'oeuvre! que d'idées remuées! que de formes inventées! que de tentatives, d'audaces et de découvertes!
Et vous ne vous reposez pas! Vous saviez hier là-bas, à Guernesey, qu'on reprenait Lucrèce Borgia à Paris; vous avez causé doucement et paisiblement des chances de cette représentation; puis, à dix heures, au moment où toute la salle rappelait Mélingue et madame Laurent après le troisième acte, vous vous endormiez, afin de pouvoir vous lever, selon votre habitude, à la première heure, et on me dit que, dans le même instant où j'achève cette lettre, vous allumez votre lampe, et vous vous remettez tranquille à votre oeuvre commencée.
[1] La première représentation eut lieu, en effet, le 2 février 1833.
DCCXXI
A MAURICE SAND, A NOHANT
Paris, 21 février 1870.
Pendant que tu m'écrivais que madame Chatiron allait probablement mieux, elle s'en allait, la pauvre femme! et j'ai reçu par René la triste nouvelle en même temps que les espérances de ta lettre.
Je vois que la neige et la glace vous ont isolés, comme si vous étiez dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Quel hiver! il n'est pas étonnant que ce pauvre être si fragile, dont la vie tenait du prodige, n'ait pu le supporter. C'était, en somme, une femme excellente et que j'ai appréciée quand elle a vécu chez moi. Je sais que Léontine la regrettera beaucoup; je lui écris; tâchez de la consoler un peu.