Nous sommes bien heureux de l'affirmation que nous donne Lina! vous viendrez donc, ce mois-ci, revoir le vieux Nohant, tout grillé, tout desséché par la plus effroyable sécheresse qu'il ait jamais subie! En revanche, vous verrez nos fillettes fraîches et fleuries; le beau Plauchut rosé comme une citrouille, et le Sargent[1] encore un peu changé, mais en possession de toute sa gaieté. Nous sommes contents, enchantés et joyeux de compter sur vous trois. Lina nous dit que vous êtes bien portants et que Toto est superbe. Ou va donc rire de bon coeur et oublier tous les chagrins et inquiétudes de cette triste année! Vive la joie, alors! Lina vous demande (elle a oublié de le faire à Paris) si vous voulez des rideaux de lit dans votre chambre. Il y en a; on les met ou on ne les met pas en été, au goût des personnes. Réponse à cet important chapitre de ménage.
On promet à Adam qu'on ne lui fera pas de farces, on n'en fera qu'à Plauchut; mais cela devient difficile, il a passé par toutes les épreuves. Je crois qu'on le laissera dormir. Il est bien heureux en ce moment-ci, on lui permet de chanter. Ça fait pleuvoir et on en a si grand besoin, qu'il a toute permission de nous assommer. Le fait est qu'il pleut depuis qu'il est ici.
À bientôt donc, le plus tôt qu'il vous sera possible, chers et bons amis. On vous embrasse tendrement. Lolo et Titite, toutes fières de leurs beaux chapeaux, se joignent à nous. Aurore se souvient très bien de sa Toto.
DCCXXXIV
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET
Nohant, 29 juin 1870.
Nos lettres se croisent toujours et j'ai maintenant la superstition qu'en l'écrivant le soir, je recevrai une lettre de toi le lendemain matin; nous pourrions nous dire:
Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu.
Ce qui me préoccupe dans la mort de ce pauvre Jules de Goncourt, c'est le survivant. Je suis sûre que les morts sont bien, qu'ils se reposent peut-être avant de revivre, et que, dans tous les cas, ils retombent dans le creuset pour en ressortir avec ce qu'ils ont eu de bon, et du progrès en plus. Barbès n'a fait que souffrir toute sa vie. Le voilà qui dort profondément. Bientôt il se réveillera; mais nous, pauvres bêtes de survivants, nous ne les voyons plus. Peu de temps avant sa mort, Duveyrier, qui paraissait guéri, me disait: «Lequel de nous partira le premier?» Nous étions juste du même âge. Il se plaignait de ce que les premiers envolés ne pouvaient pas faire savoir à ceux qui restaient s'ils étaient heureux et s'ils se souvenaient de leurs amis. Je disais: Qui sait? Alors nous nous étions juré de nous apparaître l'un à l'autre, de tâcher du moins de nous parler, le premier mort au survivant.
Il n'est pas venu, je l'attendais, il ne m'a rien dit. C'était un coeur des plus tendres et une sincère volonté. Il n'a pas pu; cela n'est pas permis, ou bien, moi, je n'ai ni entendu ni compris.