Exemple: «Vous me demanderez, mon cher Lucien, ce que je pense des Gaules et si je crois à leur existence. En vérité, j'y crois un peu pour telle ou telle raison.»

Ces interruptions du narrateur feraient très bien. Elles ramèneraient, du fond d'une antiquité fantastique, le lecteur au sentiment d'une réalité antique à lui connue. Elle peindrait l'état des esprits au temps du narrateur, et cet état est, s'il m'en souvient bien, un mélange de scepticisme audacieux et plaisant, avec une foule de superstitions grossières comme l'histoire naturelle d'Oppien. Tout cela mettrait le lecteur sur ses pieds. Il se dirait: «: Voici d'où je pars et voilà où l'on me mène. Je le veux bien; pourvu qu'on me rappelle de temps en temps où j'étais.»

Autrement, il dira qu'on l'emmène trop loin, qu'on le perd dans le brouillard, et que des gens si anciens ne sont pas assez différents du présent, ou bien qu'ils le sont trop; qu'il ne peut en être juge, et, quand le lecteur se sent trop dépaysé, il vous lâche.

Enfin, il voudra se dire à chaque instant: «Voilà de drôles de moeurs et d'incroyables habitudes! Mais c'était comme ça, on me le prouve; Celui qui raconte ces choses et que je connais parbleu bien, puisque c'était un ami de mon ami Apulée, m'explique que ce devait être comme ça. Alors j'y crois, et, du moment que j'y crois un peu, ça m'amuse.»

Voilà mes raisons, toutes de fait et prosaïques; mais il faut tenir compte de cela quand on s'adresse au public des romans. Autrement, il faut faire des ouvrages d'érudition pure; autre public.

Réfléchis et décide; car bien certainement il y a un parti à prendre dans lequel tu sais mieux que moi ce qu'il y a à faire. Mais, avec ma version, je vois tout possible dans ce que tu as fait, sauf les longueurs et le trop d'importance donné à des personnages secondaires. Je laisserais les anoplothères, sans les nommer peut être, mais en les décrivant, et le narrateur dirait qu'il croit à l'existence de ces animaux parce qu'il en a vu des ossements en tel ou tel endroit. «Reste à savoir, dirait-il, s'il y en avait encore du temps de Satouran. Je vous donne la légende comme on me l'a donnée.»

Tu ferais ce narrateur gai, malin et naïf, poète quand même, lorsqu'il raconte les grandes scènes de la fin, qui sont belles et qu'il ne faut pas changer.

Sur ce; je te bige, et encore ma Cocote. Je vas me coucher.

Mes amitiés à Rigolo. Il faut le rendre très savant, il est en âge d'apprendre un tas de choses. Quoi qu'on en dise, il n'y a rien de si intelligent qu'un âne. Ça parlerait si ça voulait, mais ça ne veut pas.

[1] Le Coq aux cheveux d'or, roman de Maurice Sand.