J'ai dîné hier chez les Joubert, des gens riches, amis des Dumas et de Marchal. C'est le père Dumas qui a fait la cuisine, tout le dîner; dix plats énormes, exquis; douze couverts. On avait renvoyé les cuisiniers de la maison pour ce jour-là, afin de le laisser fonctionner sans contrôle, sans trahison et sans difficulté. Il est venu à trois heures de l'après-midi avec sa vieille bonne, et, en réalité, sans blague, il nous a fait manger comme ne mangent pas les empereurs. Il était charmant par-dessus le marché, bon enfant et drôle au possible. Il m'a beaucoup demandé de vos nouvelles et répété que Raoul de la Chastre était un chef-d'oeuvre.

J'ai eu la chance de vendre là cinq cents francs un petit Boucher grand comme l'ongle, dont le propriétaire demandait cent cinquante francs. Quand je lui ai porté tout à l'heure le billet de cinq cents francs, il s'est mis à pleurer comme un veau, de joie. C'est un malheureux, homme que tu connais, Doligny, ancien acteur et ancien directeur de théâtre. Il est tombé dans une telle panne, qu'on allait lui vendre ses meubles demain, et il a sa femme mourante. Il a eu l'idée de m'apporter ce petit Boucher hier, et, aujourd'hui, il vient d'en recevoir le prix. On a rarement cette bonne chance de faire plaisir aux gens avec tant de facilité.

J'ai vu les Lambert et je les revois ce soir à l'Odéon, où je vais entendre la Vie de Bohême, que je ne connais pas.

Minuit.

Je reviens de l'Odéon, où j'ai pleuré comme un Doligny. C'est navrant et charmant, cette pièce. C'est très bien joué; Thuillier est superbe. J'ai vu La Rounat, qui a la pièce d'Augier, mais pas de Berton pour la jouer; il est dans tous ses états. J'y ai vu Cadol, toujours sur la branche, et tous les grands et petits cabots qui me pleurent. J'ai dit à La Rounat: «Vous n'avez eu qu'un tort, c'est de ne pas espérer que je pourrais faire un miracle de volonté et de promptitude, de vous décourager et de me décourager de vous, en me faisant perdre quinze jours. J'aurais eu une bonne idée. Je l'ai eue malgré vous; mais, à présent, ce n'est pas pour vous.»

Voilà comment il ne faut pas jeter le manche après la cognée; à présent que j'ai de l'expérience, je ne me laisse plus dépiter ni abattre. J'ai donc bien fait, cette fois surtout, d'être philosophe et de ne pas m'arrêter de piocher. Cette pièce nous fera beaucoup d'honneur, à ce que dit Alexandre. Jeudi, je dîne chez Magny; grand dîner donné par Demarquay. Tu vois que je fais une vie de Polichinelle. Je me porte bien; mais j'ai besoin d'avoir plus de nouvelles de vous, plus de détails. Ma Cocote est sur pied en chambre; il me tarde de savoir qu'elle est descendue. Aurore a-t-elle toujours une crise de pleurs le soir? Si ça a continué, il faut l'écrire au docteur Darchy.

Tout l'univers me demande de vos nouvelles. Bonsoir, mes enfants. Je vous bige à mort. J'espère que Cocote va être contente de mes nouvelles.

Calamatla est-il parti?

[1] Les Don Juan de village. [2] Les Don Juan de village et Héloïse Paranquet.

DCI