Je ne me décourage pas comme ça, moi. Les difficultés d'un sujet doivent être des stimulants et non des empêchements [1]. Je ne suis pas obligée de faire la peinture de la Révolution. Il me suffit d'en tirer la moralité, et ça n'est pas malin, puisque tout le monde est d'accord sur 89. En mettant les passions dans la bouche d'un fou que nous rendrons intéressant quand même, nous ne choquerons personne.
Pourquoi Cadiou ne serait-il pas une espèce de Marat et de Bonaparte en même temps? pourquoi n'aurait-il pas des instincts sublimes et misérables? Il faut voir ici les choses de plus haut que l'histoire écrite. Il y avait en France alors des milliers de Bonaparte, des milliers de Marat, des milliers de Hoche, des milliers de Robespierre et de Saint-Just, lequel, par parenthèse, était un fou aussi. Seulement ces types, plus ou moins réussis par la nature, et plus ou moins effacés parles événements, s'appelaient Cadiou, Motus ou Riallo ou Garguille, ils n'en existaient pas moins. Les idées et les passions qui remirent un peuple en émoi, une société en dissolution et en reconstruction, ne sont pas propres à un homme; elles sont résumées par quelques hommes plus tranchés que les autres. Tu m'as donné l'idée de faire de Cadiou le héros de la pièce, c'est une idée excellente. Laisse-moi l'envisager comme elle me vient et en tirer parti. Il sera l'image et le reflet du passé et de l'avenir, il traversera le présent sans le comprendre, comme un homme ivre. Ce sera très original et très beau. Je me fiche bien de ce que l'auteur aura à expliquer de sa pensée au public! Il faut que l'auteur disparaisse derrière son personnage et que le public fasse la conclusion. Tout le difficile est de la lui rendre facile à faire. Il faut essayer et ne jamais reculer devant ce qui vous a ému et saisi.
Aide-moi pour le cadre, les événements nécessaires à mon sujet. Un coin de la Vendée et de la chouannerie ensuite, un tout petit coin; il faut que le drame soit grand et la scène petite. Pioche, sois fort sur les dates, les événements; je prendrai où j'aurai besoin de prendre, et tu m'aideras pour arranger le scénario, Mais laisse-moi rêver et créer Cadiou. Pour ça, il faut que j'aille voir un petit coin de la Bretagne; réponds vite, si tu veux y aller. Sinon, je pars, et je vas ensuite à Nohant du 10 au 45. Voilà!
Je vous aime et vous bige.
[Footnote 1: George Sand avait songé d'abord à faire un drame de Cadio; mais, après l'avoir écrit de verve, c'est-à-dire avec des développements que ne comportait pas une pièce de théâtre, elle le publia comme roman dialogué, et c'est seulement un peu plus tard que, réduit aux proportions scéniques, l'ouvrage fut joué à la Porte Saint-Martin.]
DCXII
A GUSTAVE FLAUBERT, A CROISSET.
Nohant, 21 septembre 1866.
Je viens de courir pendant douze jours avec mes enfants, et, en arrivant chez nous, je trouve vos deux lettres; ce qui, ajouté à la joie de retrouver mademoiselle Aurore fraîche et belle, me rend tout à fait heureuse. Et toi, mon bénédictin, tu es tout, seul, dans ta ravissante chartreuse, travaillant et ne sortant jamais? Ce que c'est que d'avoir trop sorti! Il faut à monsieur des Syries, des déserts, des lacs Asphaltites, des dangers et des fatigues! Et cependant on fait des Bovary où tous les petits recoins de la vie sont étudiés et peints en grand maître. Quel drôle de corps qui fait aussi le combat du Sphinx et de la Chimère! Vous êtes un être très à part, très mystérieux, doux comme un mouton avec tout ça. J'ai eu de grandes envies de vous questionner, mais un trop grand respect de vous m'en a empêchée; car je ne sais jouer qu'avec mes propres désastres, et ceux qu'un grand esprit a dû subir, pour être en état de produire, me paraissent choses sacrées qui ne se touchent pas brutalement ou légèrement.
Sainte-Beuve, qui vous aime pourtant, prétend que vous êtes affreusement vicieux. Mais peut-être qu'il voit avec des yeux un peu salis, comme ce savant botaniste qui prétend que la germandrée est d'un jaune sale. L'observation était si fausse, que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire en marge de son livre: C'est vous qui avez les yeux-sales.