Cependant la terre était encore mille fois trop grande pour l'homme, et généreuse au delà de ses vrais besoins; mais une inquiétude étrange la faisait déjà trouver trop petite et trop avare. Ses dons acquéraient une valeur fictive, parce que le goût, en s'éveillant, créait le sens du choix. Le discernement y gagnait, sans doute, mais l'esprit de fraternité y perdait, et, en emportant la barbarie, la civilisation naissante emportait le bonheur.
Un jour, Sath se disputa avec un de ses compagnons pour une brebis que celui-ci avait prise au pâturage commun, et dont la laine fine et abondante le tentait.
—Je la voulais, dit Sath, et je l'avais marquée pour moi.
—Qu'importe! répondit l'autre. Il y en a beaucoup d'aussi belles que tu peux prendre sans que je m'y oppose.
—Mais celle-là, je te dis que je la voulais, reprit Sath, et il me la faut. Elle est à moi, puisque je l'ai marquée. Tu vois le nœud que j'ai fait sur son front avec sa laine. Ne dis plus rien, et laisse-la-moi.
Le jeune homme, qui était grand et fort presque autant que Sath, sourit de ce prétendu droit, et haussant les épaules, voulut prendre la brebis pour l'emporter; mais Sath le suivit avec des menaces.
—Prendrons-nous la peine de lutter de nos corps pour une brebis? dit le jeune homme.
—Non! dit Sath en colère, car je te briserais; mais je m'en repentirais ensuite, parce que tu m'as souvent cédé. Que la brebis ne nous fâche donc plus, et qu'elle ne soit à aucun de nous deux.
Disant ainsi, Sath assomma le pauvre animal d'un coup de sa massue.
La querelle fut terminée, car le jeune homme trouva que c'était là une mauvaise action, et il se retira, effrayé de se sentir violemment irrité lui-même contre son semblable. Sath resta ému et agité; il regardait la brebis expirante, étonné de ce qu'il avait fait; et d'abord il songea à cacher la victime pour cacher sa faute. C'était le premier meurtre commis sur la terre, et tandis qu'Evenor, dans l'Éden, accomplissait un sacrifice de ce genre, mais après délibération et en vue d'une nécessité qui lui coûtait presque des larmes, Sath avait à rougir d'une violence inutile et qu'il ne pouvait motiver par aucun droit. Cependant son dur naturel triompha de sa conscience, et chargeant la victime sanglante sur ses épaules, il l'emporta pour la dépouiller, disant à ceux qu'il rencontrait et qui s'étonnaient de son action: «Ce qui est choisi par moi est à moi, et je le veux ainsi.»