—Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être utile, excepté cela. Je dirai tout simplement à votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni l'autre... Pardon! il faut que j'aille m'habiller un peu, c'est l'heure où je reçois.
Et elle sortit sans attendre de réponse.
—Je l'ai blessée, se dit Mourzakine. Elle croit que, par politique, je renonce à lui plaire. Elle me prend pour un enfant parce qu'elle est une enfant elle-même. Il faudra qu'elle m'aime assez pour m'aider de bonne grâce à tromper mon oncle.
Une demi-heure plus tard, le salon de madame de Thièvre était rempli de monde. Le grand événement de l'entrée des étrangers à Paris avait suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain, la vie parisienne reprenait son cours avec une agitation extraordinaire dans les hautes classes. Tandis que les hommes se réunissaient en conciliabules fiévreux, les femmes, saisies d'une ardente curiosité de l'avenir, se questionnaient avec inquiétude ou se renseignaient dans un esprit de propagande royaliste. Madame de Thièvre, dont on savait le mari actif et ambitieux, était le point de mire de toutes les femmes de son cercle. Elle ne leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n'en avaient pas besoin, elles étaient toutes converties; d'autres n'y comprenaient goutte et flairaient d'où viendrait le vent. Madame de Thièvre, avec un aplomb remarquable, leur dit qu'on aurait bientôt une cour, qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de s'y faire présenter des premières, et qu'il serait bien à propos de délibérer sur le costume.
—Mais n'aurons-nous pas une reine qui réglera ce point essentiel? dit une jeune femme.
—Non, ma chère, répondît une dame âgée. Le roi n'est pas remarié; mais il y a Madame, sa nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse, et qui remplacera vos nudités par un costume décent.
—Ah! mon Dieu! dit la jeune femme à l'oreille de sa voisine en désignant celle qui venait de parler, est-ce que nous allons toutes être habillées comme elle?
—Ah ça! dit une autre en s'adressant à la marquise, on dit que vous avez chez vous un Russe beau comme le jour. Vous nous le cachez donc?
—Mon Russe n'est qu'un cosaque, répondit madame de Thièvre; il ne vaut pas la peine d'être montré.
—Vous hébergez un cosaque? dit une petite baronne encore très-provinciale; est-ce vrai que ces hommes-là ne mangent que de la chandelle?