—Mon papa Moynet, dit Francia, humiliée et brisée, je n'ai jamais été si bas que ça. Je n'ai jamais rien voulu recevoir de vous et de ceux qui travaillent avec peine et sans profit. Voilà toute ma faute, je n'ai pas voulu me mettre dans la misère avec Antoine qui ne gagne pas assez pour être en famille et qui aurait été malheureux. Ceux dont j'ai accepté quelque chose n'auraient jamais trouvé de maîtresses qui se seraient contentées d'aussi peu que moi, et je ne suis jamais restée sans gagner quelques sous pour habiller mon frère; enfin je ne me suis jamais égarée que par inclination: vous ne m'avez jamais vue avec des riches, et vous savez bien qu'il n'en manque pas pour nous offrir tout ce que nous pourrions souhaiter.

—Je sais tout ça; jusqu'à présent tu avais été plus folle que fautive, c'est pourquoi je te pardonnais; je t'aimais encore, je ne souffrais pas qu'on dît du mal de toi. Je me figurais que tu rencontrerais quelque amant convenable dont tu saurais faire un mari par ta gentillesse et ton bon coeur; mais à présent! à présent, petite, quel honnête homme, même amoureux de toi, voudrait prendre à tout jamais le reste d'un Russe! Ça sera bon pour un jour ou deux, la fantaisie de te promener, et puis il faudra passer de l'un à l'autre, jusqu'à l'hôpital et au trottoir!

—Si c'est comme ça que vous me consolez, dit Francia, je vois bien que je n'ai plus qu'à me jeter à l'eau!

—Non, ça ne répare rien du tout, ces bêtises-la! on n'en a pas le droit; un homme se doit à son pays, une femme se doit à son devoir.

—Quel devoir ai-je donc à présent, puisque vous me trouvez déshonorée, perdue?

Moynet fut embarrassé, il avait été trop loin. Il n'était pas assez fort en raisonnement pour sortir de son dilemme. Il ne trouva qu'une issue. Ce fut de lui offrir le pardon et l'amour d'Antoine.

—Il n'y a, lui dit-il, qu'un homme assez bon et assez patient pour ne pas te repousser. Tu n'as qu'un mot à lui dire; il n'est pas sans point d'honneur pourtant, mais il me consulte, et quand je lui aurai dit: «L'honneur peut aller avec le pardon,» il me croira. Voyons, finissons-en, je vais l'appeler, et pendant que vous causerez tous deux, j'irai mettre une paillasse pour moi dans le billard. Tu dormiras dans ma chambre sur un matelas; demain nous verrons à te trouver une mansarde.

Il sortit. Francia resta seule, effrayée, hésitante quelques instants. Il fallait à Moynet le temps d'avertir et de persuader son neveu. Si l'explication eût été immédiate et prompte, Francia eût été sauvée. Attendrie par l'aveugle dévouement d'Antoine, elle eût vaincu sa répugnance, sauf à mourir à la longue dans ce milieu de gêne et de réalisme qui froissait la délicatesse de ses goûts et de son organisation; mais Antoine, qui s'était fait un devoir d'attendre, ne savait pas veiller: c'était un rude travailleur, chaque soir il tombait de fatigue. Pour ne pas s'endormir, il avait allumé sa pipe et, comme l'atmosphère chaude et visqueuse de la tabagie le narcotisait, il était sorti pour marcher en fumant; il était assez loin dans la rue. Moynet envoya le garçon à sa recherche. Quand il fut revenu, on s'expliqua; mais, si vite que Moynet pût résumer une situation tellement anormale, il fallut quelques minutes pour s'entendre, et Francia avait eu le temps de la réflexion.

—Il hésite, pensa-t-elle. Il ne se décide pas comme cela tout d'un coup. Le temps se passe, Moynet est obligé de lui dire beaucoup de paroles pour lui donner en moi une confiance qu'il ne peut plus avoir. Ah! voilà qui est plus humiliant que toutes mes abjections! Prendre pour maître un homme qui rougit de vous aimer! Non! ce n'est pas possible, mieux vaut mourir!

La porte de l'arrière-boutique était ouverte. Elle s'élança dehors, elle courut comme une flèche. Quand Antoine vint pour lui parler, elle était déjà loin; il la chercha au hasard toute la nuit. Il ne savait pas ou elle demeurait; il lui fut impossible de la rejoindre.