Elle lui parla politique. Le marquis avait été la veille aux informations, de dix heures du soir à minuit. Il avait pu pénétrer à l'hôtel Talleyrand; elle n'ajouta pas qu'il s'était tenu dans les antichambres avec nombre de royalistes de second ordre, pour saisir les nouvelles au passage, mais elle croyait savoir que le tsar n'était pas opposé à l'idée d'une restauration de l'ancienne dynastie.

La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine. Il avait d'ailleurs ouï dire à son oncle que le tsar faisait fort peu de cas des Bourbons et il ne pensait pas du tout qu'il en vint à les soutenir; mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse, il prit le parti de la questionner sur ces Bourbons dont elle-même ne savait presque rien, tant la conception de leur rétablissement était nouvelle. La conversation languissait, lorsqu'il s'imagina de lui parler de modes françaises, de lui faire compliment sur sa toilette du matin, de la questionner sur le costume des différentes classes de la société de Paris.

Elle était experte en ces matières, et consentit à l'éclairer.

—A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume propre à une classe plutôt qu'à une autre: toute femme qui a le moyen de payer un chapeau porte un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se procurer des bottes et un habit a le droit de les porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours au premier coup d'oeil un domestique de son maître; quelquefois le valet de chambre qui vous annoncera dans une maison sera mieux mis que le maître de la maison: c'est à la physionomie, c'est au regard surtout qu'il faut s'attacher pour bien spécifier l'état on le rang des personnes. Un parvenu n'aura jamais l'aisance et la dignité d'un vrai grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de décorations; une grisette aura beau s'endimancher, elle ne sera jamais prise par une bourgeoise pour sa pareille, et il en sera de même pour nous, femmes du grand monde, d'une bourgeoise couverte de diamants et habillée plus richement que nous.

—Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut du tact, une grande science du tact! Mais vous avez parlé de grisettes, et je connais ce mot-là. J'ai lu des romans français où il en était question. Qu'est-ce que c'est au juste qu'une grisette de Paris? J'ai cru longtemps que c'était une classe de jeunes filles habillées en gris.

—Je ne sais pas l'étymologie de ce nom, répondit madame de Thièvre; leur costume est de toutes les couleurs; peut-être le mot vient-il du genre d'émotions qu'elles procurent.

—Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un moment! elles ne font point de passions?

—Ou bien encore...; mais je ne sais pas! les honnêtes femmes ne peuvent pas renseigner sur cette sorte de créatures.

—Pourtant, la définition du costume entraînerait celle de la situation: appelle-t-on grisettes toutes les jeunes ouvrières de Paris?

—Je ne crois pas! l'épithète ne s'applique qu'à celles qui ont des moeurs légères. Ah çà! pourquoi me faites-vous cette question-là avec tant d'insistance? On dirait que vous êtes curieux des sottes aventures que Paris offre à bon marché aux nouveaux-venus?