Puisque tu méprises tant ce sexe, tu ne peux l'aimer!
ASTOLPHE.
Mais je l'aime par besoin. J'ai soif d'aimer, moi! J'ai dans l'imagination, j'ai dans le coeur une femme idéale! Et c'est une femme qui te ressemble, Gabriel. Un être intelligent et simple, droit et fin, courageux et timide, généreux et fier. Je vois cette femme dans mes rêves, et je la vois grande, blanche, blonde, comme te voilà avec ces beaux yeux noirs et cette chevelure soyeuse et parfumée. Ne te moque pas de moi, ami; laisse-moi déraisonner, nous sommes en carnaval. Chacun revêt l'effigie de ce qu'il désire être ou désire posséder: le valet s'habille en maître, l'imbécile en docteur; moi je t'habille en femme. Pauvre que je suis, je me crée un trésor imaginaire, et je te contemple d'un oeil à demi triste, à demi enivré. Je sais bien que demain tes jolis pieds disparaîtront dans des bottes, et que ta main secouera rudement et fraternellement la mienne. En attendant, si je m'en croyais, je la baiserais, cette main si douce... Vraiment ta main n'est pas plus grande que celle d'une femme, et ton bras... Laisse-moi baiser ton gant!... ton bras est d'une rondeur miraculeuse... Allons, ma chère belle, vous êtes d'une vertu farouche!... Tiens! tu joues ton rôle comme un ange: tu remontes tes gants, tu frémis, tu perds contenance! A merveille! Voyons, marche un peu, fais de petits pas.
GABRIEL, essayant de rire.
Tu me feras marcher et parler le moins possible; car j'ai une grosse voix, et je dois avoir aussi une bien mauvaise grâce.
ASTOLPHE.
Ta voix est pleine, mais douce; peu de femmes l'ont aussi agréable; et, quant à ta démarche, je t'assure qu'elle est d'une gaucherie adorable. Je te vois passer pour une ingénue; ne t'inquiète donc pas de tes manières.
GABRIEL.
Mais certainement ta femme idéale en a de meilleures?
ASTOLPHE.