«Quant à ***, elle se donne avec moi des airs de protection passablement drôles, de la part d'une personne qui ne me sert pas du tout. Elle disait hier que si Dupont lui eût envoyé de bonnes notes sur mon compte, elle m'aurait fait faire mon chemin: mais que je voyais trop mauvaise compagnie. La compagnie que je vois vaut bien celle qui l'entoure. Vitrolles, en me racontant cela, riait aux éclats de cette impertinence, et la traitait sans façon de péronnelle. Va pour péronnelle! Mais je ne lui en veux pas, tout le monde est de même. Le ton de cour est la maladie de ceux qui n'y auraient jamais mis le pied autrefois.»
LETTRE V.
7 frimaire an XII (novembre 1804).
«J'allais repartir pour le Fayel et perdre la cérémonie du couronnement, lorsque notre maréchal Ney m'apprend enfin qu'il vient d'expédier un courrier à Dupont pour le faire venir, et qu'on l'attend le lendemain. Je cours chercher ma malle, qui était déjà chargée, et que je n'arrache qu'avec peine des mains des conducteurs et après avoir épuisé toute mon éloquence. Je jette l'ancre et je cargue mes voiles. Dupont arrive en effet la veille du grand jour. Nous sommes très bons amis. Il s'est occupé de ma croix, et le rapport sera fait après le couronnement.
(A lire, tout bas:)
«Mon Aurore se porte à merveille. Elle est belle par admiration, et je suis dans l'enchantement que tu m'en aies demandé des nouvelles.
«Ta lettre m'a comblé d'aise. Tu y es bien ma bonne mère! et toutes les chimères d'orgueil dont je suis le témoin ne donneront jamais à ceux qui s'en nourrissent le quart du bonheur que je trouve dans les témoignages de ta tendresse. Conserve-moi bien ce bonheur-là! Je regrette chaque jour nos soirées, et nos causeries, et nos joyeux dîners, et le grand salon, tout Nohant enfin, et je ne me console qu'en songeant à y retourner. Adieu, ma bonne chère mère, parle de moi à d'Andrezel et à l'ingénieur Deschartres. Tes commissions sont faites.»
* * *
On voit, par cette lettre, que mon existence était acceptée par la bonne mère, et qu'elle ne pouvait se défendre de montrer l'intérêt qu'elle y prenait: et pourtant elle n'acceptait pas le mariage, et elle était occupée avec l'abbé d'Andrezel à chercher les preuves de nullité que son défaut de consentement pouvait y apporter. Le maire qui avait fait ce mariage avait été abusé par des témoignages hasardés. Averti par les réclamations de ma grand'mère, qui voulait avoir une copie régulière des actes, il ne se hâtait pas de répondre, effrayé peut-être des conséquences de son erreur, qui pouvaient retomber sur lui ou sur le juge de paix. De son côté, le maire du 5e arrondissement, qui n'avait pas de raison pour s'abstenir de répondre, et qui s'était fait communiquer les pièces, répondait, du moins, avec une réserve très convenable, sur la manière dont les formalités avaient été remplies, et se bornait à donner des détails sur la naissance de ma mère, sur Claude Delaborde, l'oiselier du quai de la Mégisserie, sur le grand-père Cloquard, qui vivait encore, et qui portait encore à cette époque, ce renseignement n'est pas dans la lettre du grave magistrat, un grand habit rouge et un chapeau à trois cornes, son habit de noces du temps de Louis XV, le plus beau sans doute qu'il eût jamais possédé, et dont il avait fait si longtemps ses dimanches, qu'il lui fallait enfin l'user par mesure d'économie. A propos de cette origine peu brillante de sa belle-fille, ma grand'mère écrivit au susdit maire, à la date du 27 frimaire an XIII:
«..... Quelques douloureuses que soient pour mon cœur les informations que vous avez bien voulu prendre, je n'en suis pas moins reconnaissante de votre préoccupation à éclairer ma triste curiosité. La parenté m'afflige fort peu, mais bien le personnel de la demoiselle. Votre silence à son égard, monsieur, m'est une certitude de mon malheur et de celui de mon fils. C'est sa première faute. Il était l'exemple des bons fils, et j'étais citée comme la plus heureuse des mères. Mon cœur se brise, et c'est en pleurant que je vous exprime, monsieur, ma sensibilité pour vos honnêtes procédés et l'estime très particulière avec laquelle, etc.»