LETTRE I.

De mon père à ma mère.

«Haguenau, 1er vendémiaire an IV
(22 septembre 1805).

«J'arrive avec Decouchy pour faire ici le logement de notre division, comme c'est notre coutume. Nous dînons chez le maréchal Ney. Il nous avertit que nous allons faire vingt lieues sans débride, passer le Rhin, et ne faire halte qu'à Dourlach, où nous devons rencontrer l'ennemi. Après une marche de cent cinquante lieues, une pareille galopade est capable de nous crever tous. N'importe, c'est l'ordre. En passant le Rhin, nous prenons sous nos ordres le 1er régiment de hussards et quatre mille hommes des troupes de l'électeur de Baden. Ainsi, nous allons être très forts avec cette division de douze mille hommes. Tu entendras parler de nous. Ah? mon amie, loin de toi les bagarres et les batailles sont les seules distractions que je puisse goûter; car, sans toi, les plaisirs me paraissent des motifs de tristesse, et tout ce qui peut rendre les autres inquiets et agités, en les mettant à mon niveau, me les fait paraître plus supportables. Je jouis intérieurement des figures renversées de beaucoup de gens très braves et très importans en temps de paix. Les routes sont couvertes des voitures de la cour, remplies de pages, de chambellans et de laquais, voyageant en bas de soie blancs. Gare les éclaboussures!

«Vraiment si je pouvais me réjouir de quelque chose quand je ne te vois pas, je crois que je serais content du branlebas qui se prépare. Ne crains pas d'infidélités, car, de longtemps, je n'aurai rien à démêler qu'avec le sexe masculin. Messieurs de l'Autriche vont nous donner du travail, et, du train dont on nous mène, je ne crois pas qu'on nous laisse le temps de penser à mal.

«Je n'irai point à Strasbourg et ne verrai ni ***, ni ****, ni *****, qui ne sont point gens à fréquenter les coups de fusil.

«Depuis que je t'ai quittée, je n'ai pas eu un seul moment de repos; il y a six nuits que je n'ai dormi et huit jours que je n'ai pu me déshabiller. Toujours en avant pour les logemens, j'en ai une extinction de voix. Je te demande si c'est dans cet équipage, et quand je te porte tout entière dans mon cœur, que je puis penser à aller faire l'agréable auprès des belles des villages que nous traversons en poste. Ce serait bien plutôt à moi d'être inquiet, si je ne croyais pas à ton amour, si je n'en connaissais pas toute la délicatesse. Ah! si je me mettais à être jaloux, je le serais même d'un regard de tes yeux, et, pour un rien, je deviendrais le plus malheureux des hommes. Mais loin de moi cette injure à notre amour! J'ai reçu, ma chère femme, ta lettre de Sarrebourg. Elle est aimable comme toi, elle m'a rendu la vie et le courage. Que notre Aurore est gentille! Que tu me donnes d'impatience de revenir pour vous serrer toutes deux dans mes bras! Je t'en conjure, chère amie, donne-moi souvent de tes nouvelles. Adresse-moi tes lettres: «à M. Dupin, aide-de-camp du général Dupont, commandant la 1re division du 6e corps, sous les ordres du maréchal Ney.» De cette manière, quelque mouvement que fasse l'armée, je les recevrai. Songe, chère femme, que c'est le seul plaisir que je puisse goûter loin de toi, au milieu des fatigues de cette campagne; parle-moi de ton amour, de notre enfant. Songe que tu m'arracherais la vie si tu cessais de m'aimer. Songe que tu es ma femme, que je t'adore, que je n'aime l'existence que pour toi et que je t'ai consacré la mienne. Songe que rien au monde, excepté l'honneur et le devoir, ne peut me retenir loin de toi; que je suis au milieu des fatigues et des privations de toute espèce; et qu'elles ne me paraissent rien en comparaison de celle que me laisse ton absence. Songe que l'espoir seul de te retrouver me soutient et m'attache à la vie.

«Adieu, chère femme, je tombe de fatigue. J'ai un lit pour cette nuit! D'ici à longtemps je n'en trouverai plus, et je vais en profiter pour rêver de toi. Adieu donc, chère Sophie, je t'écrirai de Dourlach, si je peux. Reçois mille tendres baisers et donnes-en pour moi tout autant à Aurore. Sois sans inquiétude, je sais faire mon métier, je suis heureux à la guerre; le brevet et la croix m'attendent.

* * *

«P.S. Où as-tu pris qu'on payait double en temps de guerre? C'est plus que le contraire, car il n'est pas seulement question de l'arrivée du payeur. Cependant, comme nous n'avons pas de mer à traverser, et qu'il viendra tôt ou tard, ne crains rien pour moi, et ne me garde rien de l'argent que ma mère aura à te remettre. Ecris-lui pour la prévenir de ton arrivée à Paris.»