«Depuis quinze jours, ma chère femme, je parcours les déserts de la Pologne à cheval, dès cinq heures du matin: et, après avoir marché jusqu'à la nuit, ne trouvant que la barraque enfumée d'un pauvre diable où je puis à peine obtenir une botte de paille pour me reposer. Aujourd'hui j'arrive dans la capitale de la Pologne, et je puis enfin mettre une lettre à la poste. Je t'aime cent fois plus que la vie. Ton souvenir me suit partout pour me consoler et me désespérer en même temps. En m'endormant, je te vois; en m'éveillant, je pense à toi; mon ame tout entière est près de toi. Tu es mon Dieu, l'ange tutélaire que j'invoque, que j'appelle au milieu de mes fatigues et de mes dangers. Depuis que je t'ai quittée, je n'ai pas joui d'un seul instant de repos, et je n'ai pas besoin de dire que je n'ai pas goûté un seul instant de bonheur. Aime-moi, aime-moi! c'est le seul moyen d'adoucir cette rude vie que je mène. Ecris-moi. Je n'ai encore reçu que deux lettres de toi. Je les ai lues cent fois, je les relis encore. Sois toujours la même femme qui m'écrit d'une manière si tendre et si adorable. Que l'absence ne te refroidisse pas. Je crois qu'elle augmente mon amour, s'il est possible. Ne perdons pas l'espoir de nous réunir bientôt. On traite à Posen. Il est très probable que nos succès détermineront les Russes à la paix. Je vais voir tout à l'heure Philippe Ségur et lui remettre le paquet que je te destine, il aura les moyens de te le faire parvenir promptement. Demain nous passons la Vistule. Les Russes sont à dix lieues d'ici, fort interloqués de notre marche et de nos manœuvres. Pour moi, j'en suis à désirer un bon coup de sabre qui m'estropie à tout jamais et me renvoie auprès de toi. Dans le siècle où nous sommes un militaire ne peut espérer de repos et de bonheur domestique qu'en perdant bras ou jambes. Je ne rencontre pas un être dans l'armée qui ne fasse un vœu analogue; mais le maudit honneur est là qui nous retient tous. Beaucoup se plaignent, moi, je souffre tout bas, car, que m'importent les dégoûts, les privations, les fatigues, ce n'est point là ce qui me chagrine dans le métier, c'est ton absence, et je ne puis aller dire cela aux autres. Ceux qui ne te connaissent pas ne comprendraient pas l'excès de mon amour, ceux qui te connaissent le comprendraient trop.
«Parle de moi à nos enfans. Je suis forcé de courir au fourrage. Pas un moment même pour goûter cette demi-consolation de t'écrire! Je t'aime comme un fou. Aime-moi si tu veux que je conserve la vie.»
* * *
Après l'affaire de la Passage mon père fut fait chef d'escadron, et, le 4 avril 1807, Murat se l'attacha en qualité d'aide-de-camp. Deschartres m'a raconté que ce fut à la recommandation de l'empereur, qui, l'ayant remarqué, dit au prince: «Voilà un beau et brave jeune homme: c'est comme cela qu'il vous faut des aides-de-camp.» Mon père s'attendait si peu à cette faveur qu'il faillit la refuser, en voyant qu'elle allait l'assujettir davantage, et créer un nouvel obstacle au repos absolu qu'il rêvait au sein de sa famille. Ma mère lui sut assez mauvais gré de ce qu'elle appela son ambition, et il eut à s'en justifier, ainsi qu'on le verra dans la lettre suivante:
«Rosemberg, 10 mai 1807, au quartier général du grand-duc de Berg.
«Après avoir couru pendant trois mois comme un dératé et donné au prince un assez joli échantillon de mon savoir-faire dans la partie des missions, j'arrive ici et j'y trouve deux lettres de toi, du 23 mars et du 8 avril. La première me tue. Il me semble que tu ne m'aimes déjà plus quand tu m'annonces que tu vas t'efforcer de m'aimer un peu moins. Heureusement je décachète la seconde et je vois bien que c'est à force de m'aimer que tu me fais tout ce mal. O ma chère femme, ma Sophie, tu as pu les écrire ces mots cruels, m'envoyer à trois cents lieues ce poison mortel, m'exposer à la douleur de lire cette lettre affreuse, pendant quinze jours peut-être, avant d'en avoir reçu une autre qui me rassure et me console! Me voilà forcé de remercier Dieu d'avoir été longtemps privé de tes nouvelles. O mon amie! abjure ces horribles pensées, ces injustes soupçons! Est-il possible que tu doutes de moi! Le plus sensible reproche que tu puisses me faire, c'est de me dire que je ne me souviens pas que Caroline existe, et que tu es effrayée en pensant à l'avenir de cette enfant. En quoi ai-je pu mériter ces doutes injurieux? Ai-je un seul moment cessé de la regarder comme ma fille? Ai-je fait, dans mes soins et dans mes caresses, la moindre différence entre elle et mes autres enfans? Depuis le jour où je t'ai vue pour la première fois, ai-je un moment cessé de t'adorer, d'aimer tout ce qui t'appartient: ta fille, ta sœur, tout ce que tu aimes? Tu m'accables de reproches comme si je t'abandonnais pour le seul plaisir de courir le monde. Je te jure sur l'honneur et sur l'amour, que je n'ai point demandé d'avancement, que le grand-duc m'a appelé auprès de lui sans que je me doutasse qu'il en eût la moindre idée; qu'enfin j'ai vu s'éloigner avec un profond chagrin le jour qui devait nous réunir. Te dirai-je tout? J'ai failli refuser, me sentant sans courage devant un nouveau retard à mon retour près de toi. Mais, chère femme, aurais-je rempli mon devoir envers toi, envers ma mère, qui a sacrifié son aisance à ma carrière militaire, envers nos enfans, nos trois enfans[51] qui auront bientôt besoin des ressources et de la considération de leur père, si j'avais rejeté la fortune qui venait d'elle-même me chercher?
«Mon ambition, dis-tu? Moi, de l'ambition! Si j'étais moins triste, tu me ferais rire avec ce mot-là. Ah! je n'en ai qu'une depuis que je te connais, c'est de réparer envers toi les injustices de la société et de la destinée; c'est de t'assurer une existence honorable et de te mettre à l'abri du malheur, si un boulet me rencontre sur le champ de bataille. Ne te dois-je donc pas cela? A toi, qui as supporté si longtemps ma mauvaise fortune, et quitté un palais pour une mansarde par amour pour moi! Juge un peu mieux de moi, ma Sophie, juges-en d'après toi-même. Non, il n'est pas un instant dans ma vie où je ne pense à toi; il n'est rien qui vaille pour moi la modeste chambre de ma chère femme. C'est là le sanctuaire de mon bonheur; rien ne peut valoir à mes yeux, ses jolis cheveux noirs, ses yeux si beaux, ses dents si blanches, sa taille si gracieuse, sa robe de percale, ses jolis pieds, ses petits souliers de prunelle. Je suis amoureux de tout cela comme le premier jour, et je ne désire rien de plus au monde; mais pour posséder ce bonheur en toute sécurité, pour n'avoir point à lutter contre la misère avec des enfans, il faut faire au présent quelques sacrifices. Tu dis que nous serons moins heureux dans un palais que dans notre petit grenier; qu'à la paix, le prince sera fait roi et que nous serons obligés d'aller habiter ses états où nous n'aurons plus notre obscurité, notre tête-à-tête, notre chère liberté de Paris. Il est bien probable que le prince sera roi, en effet, et qu'il nous emmènera avec lui. Mais je nie que nous puissions n'être pas heureux là où nous serons ensemble, ni que rien puisse gêner désormais un amour que le mariage a consacré. Que tu es bête, ma pauvre femme, de croire que je t'aimerai moins parce que je vivrai dans le luxe et la dorure! Et que tu es gentille, en même temps, de mépriser tout cela! Mais, moi aussi, je déteste les grandeurs et les vanités, et l'ennui de ces plaisirs-là me ronge quand j'y suis, tu le sais bien. Tu sais bien avec quel empressement je m'y dérobe pour être tranquille avec toi dans un petit coin. C'est pour mon petit coin que je travaille, que je me bats, que j'accepte une récompense et que j'aspire à avoir un régiment, parce que, alors, tu ne me quitteras plus et que nous aurons un intérieur à nous, aussi tranquille, aussi simple, aussi intime que nous le souhaitons. Et puis, quand je mettrais un peu d'amour-propre à te montrer quelquefois, heureuse et brillante à mon bras, pour te venger des sots dédains de certaines gens à qui notre petit ménage faisait tant de pitié, où serait le mal? Je serais fier, je l'avoue, d'avoir été, moi seul, l'artisan de notre fortune et de n'avoir dû qu'à mon courage, à mon amour pour la patrie, ce que d'autres n'ont dû qu'à la faveur, à l'intrigue ou à la chimère de la naissance. J'en sais qui sont quelque chose, grâce au nom ou à la galanterie de leurs femmes: ma femme à moi aura d'autres titres. Son amour fidèle et le mérite de son époux.
«Voilà la belle saison revenue. Que fais-tu, chère amie? Ah! que l'aspect d'une belle prairie ou d'un bois prêt à verdir remplit mon ame de souvenirs tristes et délicieux! aux bords du Rhin, l'année dernière, quels doux momens je passais auprès de toi! Trop courts instans de bonheur, de combien de regrets vous êtes suivis! A Marienwerder, je me suis promené aux bords de la Vistule, seul, en proie à mes chagrins, le cœur devoré de tristesse et d'inquiétude. Je voyais tout renaître dans la nature et mon ame était fermée au sentiment du bonheur. J'étais dans un endroit pareil à celui où tu avais si peur, près de Coblentz, où nous nous assîmes sur l'herbe et où je te pressais sur mon cœur pour te rassurer. Je me suis senti tout embrasé de ton souvenir, j'errais comme un fou, je te cherchais, je t'appelais en vain. Je me suis enfin assis fatigué et brisé de douleur, et au lieu de ma Sophie je n'ai trouvé sur ces tristes rivages que la solitude, l'inquiétude et la jalousie. Oui, la jalousie, je l'avoue; moi aussi, de loin, je suis obsédé de fantômes; mais je ne t'en parle pas de peur de t'offenser. Hélas! quand la fatigue des marches et le bruit des batailles cessent un instant pour moi, je suis la proie de mille tourmens. Toutes les furies de la passion viennent m'obséder. J'éprouve toutes les angoisses, toutes les faiblesses de l'amour. Oh! oui! chère femme, je t'aime comme le premier jour! Que nos enfans te parlent de moi sans cesse: ne te promène qu'avec eux; qu'ils te retracent à toute heure nos sermens et notre union. Parle-leur de moi aussi. Je ne vis que pour eux, pour toi et pour ma mère.
«Ici, le printemps et le lieu que nous occupons me rappellent le Fayel. Mais, hélas! Boulogne est bien loin, et le triste château me laisse tout entier à mes regrets. En y arrivant, je l'ai trouvé absolument désert; tout le monde était parti avec le prince pour Elbing, où s'est passée la fameuse revue de l'empereur. Le prince commandait et m'a fait courir de la belle manière. Adieu, chère femme. On parle beaucoup de la paix: rien n'annonce la reprise des hostilités. A! quand serai-je près de toi! Je te presse mille fois dans mes bras avec tous nos enfans. Pense à ton mari, à ton amant.
«MAURICE.»